La Berceuse et le Clairon / de la foule qui écrit de Philippe Beck par Gérard Tessier

Les Parutions

25 mars
2019

La Berceuse et le Clairon / de la foule qui écrit de Philippe Beck par Gérard Tessier

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« Une guerre bercée »

 

 

Tous publie.
« 
Peuple » (Dictées)

 

Paix est le principe effacé,
et le Bercement Endurant
prouve l’effacement légal
(…)
D’où le Clairon Paradoxal
« 
Paix principale » (Dictées)

 

 

 

            Après le Contre un Boileau, un « art poétique », paru en 2015, Philippe Beck publie aux éditions Le Bruit du temps La  Berceuse et le Clairon / de la foule qui écrit, le deuxième essai d’un projet théorique en prose, essai dont l’ambition est d’être un « essai d’intervention » (« clairon qui éveille », « neuf à voir ») dans le présent ou un maintenant qui serait le temps d’une « forme nouvelle de la guerre », « forme nouvelle de la rivalité entre les hommes », « désordre nouveau » : la « guerre d’expression » ou « guerre expressive ». Partant, l’essai, très impressionnant (par sa puissance de pensée et par son érudition), pose de manière neuve et intempestive des questions anciennes quant à « l’idée de la littérature », c’est-à-dire, non de la littérature elle-même, mais de « l’idée individuelle de sa production » : Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrire ? Qu’est-ce qu’un auteur ? Qu’est-ce que la forme ? Qu’est-ce que lire ? Qu’est-ce que la tradition ? Qu’est-ce que l’expression ? Qu’est-ce que la communication…, autant de questions qui suscitent des réponses pour aujourd’hui, réponses singulières que croisent les motifs ou mots-personnages de l’œuvre beckien : l’antipathie, l’amour, la réversibilité, l’antirythme, l’ambivalence, la musique du sens, le ruban, la signature, la silhouette, l’impersonnage, la Sirène, Merlin…

 

La pensée cherchée (comme tous les autres livres de Beck, l’essai répond d’abord au « besoin de chercher ») est d’une étonnante densité et la matière de chaque page foisonnante mériterait qu’on en rende compte. Il ne peut être question ici que d’une traversée de cet essai majeur (« Il faut voyager au cœur de la Berceuse. (…) Voyage au centre de la littérature est le sous-titre effacé de tous les livres. » ), que d’un relevé personnel de certains de ses éléments marquants. Chaque livre de Beck, de poésie ou de prose, constitue un événement en ce qu’il creuse de manière singulière et insistante des questions qui appartiennent à l’œuvre en cours, et s’essaie à re-définir ce que le lecteur rudoyé croyait savoir ou connaître. En cela, chaque livre contient la possibilité d’un dictionnaire. Ce sont certaines des définitions de ce dictionnaire reconstitué, citations-définitions choisies pour leur « force lyrique », qui scanderont la présente recension, manière de citer pour restituer la densité d’une pensée remarquable et la saisissante singularité d’un idiome.

 

Densité : serrement d’une force d’esprit dans un style.(p. 41)

 

La Berceuse et le clairon, essai qui est dit ni « théorie extérieure » ni « essai intérieur », fait l’hypothèse que notre temps est celui de la « multitude littéraire », « de la foule qui écrit » selon le titre du livre, et examine les conditions auxquelles chacun (Tous) aujourd’hui écrit et publie alors que le « Grand Auteur » est le « modèle impossible » et que le désert de « l’analphabétisme » gagne ? Distinguant « l’individualisation expressive » et « l’individuation de l’expression », l’essai de Beck apporte un éclairage anthropologique : « Le présent essai contribue simplement à une anthropologie historique : il forme l’hypothèse que l’idée de la littérature est le cœur du partage des puissances humaines. » (p. 46) Une anthropologie dite « douloureuse » sera celle de l’impossible « séparation des humains » dans laquelle la « quantité industrielle » de l’écriture trouve sa cause, si tout « fait d’écrire » est dû à la séparation « intérieure-extérieure », produit par le double mouvement de la « rentrée en soi » et de la « sortie expressive » et résultant de la tension entre solitude et multitude.

 

Poète : seul peuplé, ou chœur-quelqu’un– en puissance des chants (des tresses ou envols de voix) dont il est entouré dedans. (p. 190)

 

Ambivalence et Démonique

 

Une telle anthropologie qui veut « répondre aux besoins du présent » (« Il faut une archéologie de maintenant, qui dise un présent coupé de ses traces présentes.» ) doit s’adosser à la fois à « la nécessité de lire les anciens singuliers », gestes chercheurs « citables », et à celle de la « description de postures caractérisées » d’écrivains qui ont pensé le « danger de la communication publique ». La double méthode de l’essai, « par approches successives » (croisant divers champs de savoir : littéraire, philosophique, sociologique, linguistique…) et proposant une « anthologie utile » (« chrestomathie »), peut être dite celle du « lire ensemble » (Emerson et Thoreau, Leibniz et Spinoza, Cavell et Wittgenstein, Melville et Walser, Manchette et Villon, Kant et Novalis, Sôseki et Bacon, Freud et Simmel…), d’une pratique, en « érudit commun » ou « savant ignorant », de « l’entreglose » selon Montaigne.

 

Écrire : augmenter l’humanité fondée – si passé (ancien présent vivant) et tradition (fondation continuée) sont indivis.(p. 51)

 

Penser-écrire exige de lire finement pour approfondir la question des conditions de possibilité de l’écriture aujourd’hui : lecture de Foucault (« Qu’est-ce qu’un auteur ? ») pour en finir avec la fin de l’auteur et penser le geste de « l’individu signataire », « pluralité d’ego » (« La signature d’impersonnage est l’inscription de la silhouette générale d’un être parmi les êtres. ») ; lecture de Pavese (Le métier de vivre) pour interroger le « démonique », « démon du désir de parler » (« Le démon de la littérature, soufflant à l’oreille intime et tendue de chacun un besoin de dire ce qui n’a pas été dit. ») et « démon du silence » (« aporie d’écrire jusqu’au suicide sacrificiel ») ; lecture de Derrida (La Pharmacie de Platon) pour préciser l’ambivalence de l’écriture (Socrate est le « parlant ambivalent », « berceuse poétique ou clairon ironique ») et redire les dangers de la « misologie » (« mal aimer le langage ») et du chant de la sirène (« mal du pur signifiant vide ») ; lecture de Manchette (Journal, ou « journalintim » (sic)) pour redire les paradoxes du « monologue extérieur » (« Intime est le mot de la surface profonde » si « l’adresse est le transcendantal de la notation critique ») en vue d’une « poétique transitive » ; lecture d’Emerson pour analyser la tension entre société (« fatale ») et solitude (« impraticable »), pour affirmer le besoin d’une « indépendance expressive » et la singularité d’une « puissance d’expression imagée » : ainsi, dans le « style imagé » de l’essai la métaphore est dite « fruit (…) du mouvement de dire, (…) élément de la pensée pour ces pommes de concorde qui manquent ».

 

Littérature : lieu décisif où les exprimants, les écrivains sortants s’emparent de l’ombre de la communauté, ombre sonore qui s’éclipse derrière la société irritée. (p. 475)

 

 Le cœur de la communication

 

Philippe Beck revient (l’œuvre est composition de « variations insistantes ») sur un texte essentiel de sa poétique, pour une « transitivité » repensée de l’écriture : De l’interlocuteur de Mandelstam. Écrire, c’est toujours écrire pour les autres avec le désir « de les contacter, de les toucher en les sollicitant », mais ce « toucher à distance » de l’inconnu (« voisinage lointain ») par le poème et sa physique (peau du texte, l’« expression d’un corps portant est une vibration stylistique aux limites de quelqu’un. ») dit « un besoin d’écart communicant », dont le modèle serait Thoreau, le « réveillé écarté ». Tout livre publié devrait répondre à une double postulation : exposer une « particularité sensible » compte tenu du « conflit des manières de sentir » et « susciter un rebutement paradoxal, une aversion intéressante » pour « changer le familier problématique, le commun usagé ». Il ne peut pas être une « besogne vacancière » mais doit répondre à une nécessité, celle de « chanter pour éveiller » qui impose « un bizarre accueilli. » Et Beck pose rudement la question ainsi : « Maintenant, pourquoi écrire, si l’écriture n’est jamais différence accusée, aversion pour le sens commun (détour), antipathie, écart ou refus nécessité… » ? Écrivain est celui qui, visant l’inconnu ou le pas encore dit-écrit, résiste à ce qui règle « la loi du connu », l’usage et la conformité et au « bavardage sans profondeur » qui, loin du « monde sans le dire » et « dans le sentiment d’y être intensément », est relayé par un « philistinisme cultivé » (Arendt). Écrivain est aussi celui qui sait résister à soi (au « particulier reportage »), résister au désir du style (« trop aimer les mots », c’est « dormir en faisant dormir ») pour préférer une « élégance inélégante » dont le modèle insistant est la « boiterie » verlainienne – Verlaine, « clairon sobre », dont L’art poétique est intégralement cité comme il l’était dans le Contre un Boileau–, « résistance au clairon du déjà-dit bâtie par antiphonie et polyphonie ».

 

Usage : paradis légal et virtuel, communauté idéale des parlants, surimprimée à la société réelle où les êtres doivent être heureux de la cage qu’ils entretiennent et interprètent ; cours admis où coulent les phrases socialisées. (p. 285)

 

 Le clairon berceur

 

La berceuse et le clairon du titre ne disent pas une simple opposition (il y a un « Clairon Berceur » (ou clairon littéraire) au cœur de la « Berceuse critique »),  ou seulement l’état d’un « monde ensommeillé qui rêve de s’éveiller », mais recouvrent des oppositions fondamentales tout au long d’un essai dont un thème principal est celui de la forme. Pour Beck, le « sens ne se périme que dans une forme dont il est séparé ». « Berceuse du Dire » et « Clairon du Dit » ne peuvent être séparés ou divisés, tout comme les Rhétoriqueurs (« Berceurs de l’usage ») et les Terroristes (« Claironneurs de l’idée ») de Paulhan doivent être réunis. La voix du poème s’entend dans « l’intervalle entre deux musiques, entre deux gestes », entre la berceuse (« trop de musique ») et le clairon (« trop de signification »). La forme ici n’est pas celle des formules ou du formalisme (« a priori de la forme »), ou celle d’un « écrivain en haine de l’esthétique (qui rêve un Dit sans Dire, un Fond sans Forme Captivante) », mais celle d’un devenir « qui attend ses formes parmi les monuments du chaos », forme du poème didactique entre « Brecht (une didactique où le fond du temps dicte la forme) » et « Beckett (où la forme du temps dicte le fond du phrasé) ».

 

Littérature : langage « comme à la loupe », expérience des possibilités de dire, au risque que la forme commande le sens. (p. 152)

 

 La vie nue

 

L’écriture procède d’une « irritation première » : l’insatisfaction et la littérature (« comme l’art dans tous ses états ») est « déclaration de l’insuffisance ». Elle dit un désir de transcrire l’intensité du vécu, ou l’objectivité du réel, cherchant à l’atteindre « directement et sans médiation ». Mais le sujet (le « je ») est toujours « précédé » de phrases et toute perception de l’intensité de la vie s’élabore dans du langage. Beck interroge la « représentation littéraire de l’amour » (l’amour est « ce qui fait parler ») et détaille les possibilités d’une « érotique de l’expressivité », en distinguant « intensité » (de l’événement) et « intensivité » (du désir d’exprimer), en pointant les dangers d’une « tyrannie des sensations » liée à une « tyrannie de l’expression » et des écrivains peuvent être « victimes de la fleur de l’instant ». « L’amour est une intensité inquiète, qui interroge l’intensité. C’est pourquoi écrire, c’est aimer, si aimer n’est pas encore écrire. » (p. 255) Comment le texte écrit et publié peut-il demeurer fidèle à la singularité de la « sensation-sentiment », susciter une intensité « sans intimité fermée » et « l’immédiate communauté des “impersonnes tendues” » ?

 

Homme : industrie sans soleil, fabrique continue et tournante, où l’insatisfaction de la vie nue interdit la pure expérience ou impression dans la paix de l’absence de la pensée. (p. 219)

 

Berceuse du silence ambivalent

 

D’où la tentation du silence qui est un mythe. Une des figures mythifiées de « l’arrêt de l’écriture », le Bartleby de Melville, est puissamment relu par Philippe Beck, notamment en le distinguant du Commis de Walser. Bartleby, qui représente la « froide passion du copiste, qui est triste » et qui donc « ne peut constituer le modèle de l’écrivain », est ici singulièrement requalifié : « Réticent Progressif », Exprimant Inverse », « Original neutre », « singulier sans singularité », « Empédocle du silence », « Silencieux Relatif »… Il est celui qui préfère une « abstention ambivalente », et, s’il est un modèle, ce serait celui de « l’être désorienté de maintenant ». Ne pas écrire est la posture de Merlin (« Robinson du Cercle Enchanté ») qui, pour autant, « n’échappe pas au démonique de l’écriture intérieure ». Écrire, « rompre le silence », c’est prendre le « risque d’être » au dehors et d’être dans le langage, qui n’est ni « fautif » ni « réservé », faire entendre une voix « osée et signataire » en formant une « densité pensive des expressions », des « textes résonnants » (clairons de papier), malgré les « deux manques » d’une « communication difficile » (qui commence dans l’enfance) : le « défaut des mots composés pour dire l’inconnu » et le « défaut de partenaires éloquents pour communiquer la vérité labile ».

 

Sujet : fictionqui dépend de sa posture littéraire dans une société [qui] lui permet d’accéder à sa propre existence par la langue commune qui le travaille au risque du mythe. (p. 47)

 

Une théorie du sujet, sujet littéraire et sujet « de l’énonciation, s’esquisse dans le jeu rebattu des personnes en s’appuyant sur la distinction de Benveniste « entre le sujet énonciateur, déjà affecté, et le sujet de l’énonciation, qui repense l’affection dans le temps (la discrétion) d’un discours » : le « je » de quelqu’un est un « rapport énonciatif à soi » et le « réel imprime des énoncés sur le tissu de soi » ; le je est un autre dit que le sujet « rencontre l’autre – le tu-il– dans le langage », puisque c’est le « discours se faisant qui fait le sujet, et non l’inverse » ; « le je s’élabore dans un effort adressé » et il y a un « art de dire je, qui ne voile pas le nous ».

 

Guerre fleurie

 

La Berceuse et le clairon, essai qui cherche une « philosophie de l’expression » qui ne serait pas une philosophie « caractérisée », regarde l’époque (son « fermé ») marquée par la multiplicité des expressions  publiées, la « multitude littéraire » dans de la guerre. D’où une archéologie de la rivalité des humains « en parlant du loup » qui ouvre le livre et une analyse de la « vie littéraire » compte tenu de la « guerre des moi » et du « conflit des élans animés », quand « l’individualisme d’expression » s’oppose au « vouloir-dire commun ». C’est là le paradoxe ou l’ambivalence de la culture : la culture (« drame du savoir nombreux ») est ce qui permet « l’individuation de l’expression » (« rage d’Auteur » ou « effort au style de l’animal politique en peine de communauté ») et ce qui fait la « vie de la culture » c’est le « conflit des expressions », vie du « lien qui se divise ». Et Beck reprend avec rudesse la phrase de Mandelsatm : « La poésie, c’est la guerre. » Il faut donc réinterroger le « rôle de la littérature dans le procès de socialisation et de pacification culturelle », ce qui oblige à penser en même temps littérature (« Texte du Commun » et politique (« organisation des communicants divisés » : « Il n’y a pas deux pensées isolées, et la littérature doit entrer dans la pensée de la politique, qui observe et tente d’expliquer l’aération des liens ». Ce qui est à chercher par le poème, entre Berceuse et Clairon, entre rythme et « antirythme », c’est une « musique future, qui est la musique du sens », « musique du vrai » pour susciter des « résonances communes ». Le poète, « faiseur de chant ou condensateur de réalité en verbe », élabore un « Ruban à partager rythmiquement ».

 

Poésie : ce qui dépose la grâce dans le poids d’une musique où la vie du nous se dit en rythme.(p. 114)

 

Depuis son premier livre, l’ambition de Philippe Beck est celle d’une écriture « pensive », « libre » et « chercheuse » et la force de sa pensée poétique tient à l’insistance de la « force interrogative » de ses textes, à la « force de la polémique, du combat pour un continu vivant », polémique qui « cherche sa musique rude ». Avec La Berceuse et le Clairon, regardant « en langue » les humains, ces « animaux politiques (en désir de langue) infiniment incapables de parler et de se taire » (Beck, l’impersonnage), une incitation à lire est déclarée, en vue du commun (l’enjeu majeur du livre), « déclaration de paix relative » ou « guerre fleurie » dans « l’amour des textes ».

 

Ruban : passion d’une éthique de l’expression résistante et partagée dans le ballet des corps contactants qui se déroule au péril de son intensité. (p. 74)