Contre un Boileau, un art poétique de Philippe Beck (2) par Gérard Tessier

Les Parutions

27 mars
2015

Contre un Boileau, un art poétique de Philippe Beck (2) par Gérard Tessier

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Le théorique présuppose le pratique.

Schiller à Goethe, 30 juillet 1799.

 

La diversité des opinions sur la poésie ne suffit pas dans le fleuve rythmé. La Poésie Plusieurs n’est pas une affaire d’opinion.

Contre un Boileau, chap. XXVIII

 

 

 

     Un poète, grand, qui a publié à ce jour une vingtaine de livres de poésie, publie aujourd’hui un art poétique, un livre de très grande ampleur. Philippe Beck, suprême savant qui n’est pas « ignorant dans sa partie » (Kant), ne manque jamais de surprendre et revisite avec ce Contre un Boileau ce qui est d’abord un genre, l’art poétique dont le modèle versifié serait celui d’Horace. Un art poétique est dit « déplacé », comme a pu l’être Un Journal (Flammarion, 2008), c’est-à-dire que le genre se redéfinit par déplacements progressifs, par pas de côté qui redessinent les contours d’un art poétique aujourd’hui. Un art poétique n’est pas une simple rhétorique ou un pur traité didactique qui codifierait des pratiques d’écriture, considérant qu’une poétique s’authentifierait sous bénéfice d’inventaire de règles ou préceptes à suivre. Un art poétique est celui d’un poète pensif – la poésie est affaire de pensée non d’opinion (le vague de l’idée qu’on s’en fait, selon Valéry), et l’art poétique du poète pensif et sensible est un « débrouillard » qui cherche à dissiper les brumes tenaces de la confusion d’époque et à « lever le brouillard de l’opération du poème ». Contre un Boileau, s’appuyant sur une vaste et parfois rare érudition, relance la question de Mallarmé : Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Sait-on ce que c’est qu’écrire un poème aujourd’hui, sait-on ce que c’est qu’écrire un art poétique maintenant ?

     Cet art poétique de Philippe Beck peut être dit une somme, non pas en tant qu’il dirait le tout de la poésie, mais en tant qu’il rassemble et reconstitue le tout d’un effort, d’une expérience singulière, d’une chercherie insistante. L’art poétique est défini « théorie intérieure », « approche intime de la poésie », c’est-à-dire qu’il n’est pas séparable de la pratique des poèmes et même qu’il a commencé avec l’écriture du premier poème, voire du premier vers, et les dates figurant à la fin du Contre un Boileau : 1994-2015 disent cette concomitance (le premier livre de poésie de Philippe Beck, Garde-manche hypocrite, a paru en 1996). Les poèmes « enveloppent » un art poétique « en vue d’une pratique ». L’art poétique est donc paradoxalement « antérieur et postérieur au poème » ou « projet dedans des poèmes dehors » ; il est « en puissance dans le poème et le poème s’actualise de la puissance théorique qui l’anime ». La théorie est vivante dans le poème vivant. « Le Pourquoi de l’art poétique se trouve dans le Comment. »

     Il est impossible de rendre compte ici de l’extraordinaire densité et de la puissance de pensées qui font de ce Contre un Boileau un livre incontournable, une impressionnante table des matières en témoigne. La poésie, « si humiliée qu’elle soit », disqualifiée, Philippe Beck s’en occupe maintenant, en ce « moment écrit de la civilisation tombante », mais Un art poétique n’impose pas une « définition de la poésie ». Il essaie des redéfinitions en s’appuyant sur le réel des poèmes (si le Contre un Boileau est écrit en « prose principale », nombre de poèmes sont cités), en relisant et analysant les poèmes de « modèles futurs » (notamment La Fontaine, et Verlaine dont L’art poétique est cité in extenso comme mis en abime ; mais aussi la « sobre danse » de Malherbe, le « vers unique » d’Apollinaire ou le mode mineur du parler-chanter rugueux et vif de Rutebeuf), en repensant l’opposition de la poésie et de la prose, de la poésie et de la philosophie, en précisant cette recherche décisive d’un « vers libre mesuré » et d’un « lyrisme objectif » ou « chant du sens », en inventant les possibles néologiques de la « langue morte-vive », en réinstruisant le procès qui oppose son et sens, forme et fond, dire et dit, en repensant l’antinomie du penser et du faire qui recouvre celle, ancienne, de philosophie et poésie, compte tenu de la « commande philosophique » , intérieure ou extérieure, à laquelle répond un art poétique.

 « Contre un Boileau »

      S’il y a un Boileau, c’est que Beck considère qu’il y en a au moins deux : un « Intellectuel-Formel » et un « Expérimental, moderne », voire trois selon une autre grille critique : un « orphique ou dogmatique », un « Formaliste » et un « Critique-lyrique ». Mais le Boileau qui est premièrement contré est celui qui a conçu son Art poétique comme « une recette à bien penser en vue de bien dire » (Tortel) et le « Contre un Boileau » est d’abord un « Pour un Kleist », c’est-à-dire pour « une élaboration progressive de la pensée dans le discours ». Il en découle – fondamentalement – ceci du point de vue du rythme : c’est le rythme qui « détermine une rhétorique » et non l’inverse que soutient Boileau, et du point de vue du poème considéré comme une « verticalité liée », une « tresse cordée » : ce sont les articulations, les enchaînements (« suavité et sècheresse »), les enjambements et les antirythmes qui « font la pensée lyrique, un chant pensif ». « À même » le poème réel a lieu le « mariage formel de l’Intellect et de l’Intention », confirmé par le choix du « présent de l’énonciation » qui « recouvre la simultanéité de la conception et de l’expression ». Qui parle, le poète ou le poème ? C’est la question que posait déjà Tortel à propos du « lyrisme de La Fontaine », dans la lecture qu’il faisait d’un autre classicisme, celui d’un temps du passage « d’un lyrisme à un autre ». Le rapport de Beck à un classicisme, rapport non à la tradition mais au passé, fait-il de sa recherche poétique la réponse d’un nouveau lyrisme, « chant objectif », dans notre temps de crise ?

 « L’horizon du vers »

     La Fontaine est le modèle d’un « geste futur » : le vers est un horizon. « Il est là, dérobé à la tradition scolarisée (…). Ce qui veut dire : un La Fontaine est à relire, va arriver, arrive. » Un Boileau « condamne l’enjambement » et La Fontaine, par l’enjambement, étend le vers « à tout le poème », ce que Tortel appelle « son coup d’état ». Au Contre un Boileau s’oppose un Pour La Fontaine car il n’y a qu’un La Fontaine dans les Fables. Philippe Beck propose dans Contre un Boileau des lectures et analyses neuves de fables (notamment Les animaux malades de la peste à la lumière de la lecture de la même fable par Kleist) qui éclairent la tentative du poète Beck – au prix d’un « jansénisme expérimental » – à la recherche d’un « vers libre mesuré », qui dit l’important au chapitre XXXVI : « Pour saisir en quelques lignes l’effort d’un Ce que je tente, sous le Pour La Fontaine, je dirai : au titre du vers libre demeuré vers, du vers tendu en direction du vers, n’est pas cherché seulement le vers blanc qui signe la présence junonienne d’une prose dans le vers. (…) Je cherche un vers mesuré libre, en laisses, avec rimes intérieures et extérieures mêlées, présentes-absentes, et assonances. » L’idée du « vers mesuré libre » est une idée neuve. C’est repenser le devenir-poésie de la prose et non l’inverse selon des « théories extérieures » (Agamben, Genette) qui, après le hérisson romantique, ont pu en déduire le « recouvrement de la poésie par l’idée de la prose » ou la « dissolution des genres ». (Le chapitre XXIV examine très précisément la question de la supposée « fin de l’histoire générique » à travers la lecture critique de Genette, « idéal-type d’un prosateur théoricien de maintenant ».)

            S’il y a bien la poésie, il n’y a pas la prose mais « des proses » ou des régimes de prose, « proses de la langue vivante » que le poème doit intégrer. Le poète dispose passionnément de la seule langue – il y a chez Beck une passion des matières (ainsi par exemple le nuage, « forme informe » comme la prose) et la langue est la matière première. « De la prose est le matériau poétique » qui passe dans le vers, lequel est « tissé de prose ». S’opère dans le poème défini « processus de formulation rythmique » ce que Beck nomme le « remmêlement » de la poésie et de la prose, après Baudelaire. Et pour un autre Boileau, « l’oreille est le juge de paix ».

 « La ligne de crête »

     La ligne de crête est celle de la tension « entre son et sens », l’hésitation prolongée de Valéry, point de bascule soit au régime sonore ou musical, soit au régime de la signification. Si le poème doit choisir, il préférera la « musique du sens plutôt que le sens contenu dans la suite des sons ». Beck opte pour un « récitatif sec » qui se garde de tous les dangers du poétisme mais n’oublie pas que tout « discours est chant, ou degré de chant ». Cette « antinomie essentielle du sens et du son » est l’objet de toutes les attentions critiques dans l’art poétique de Beck (la présence discrète mais essentielle du Verlaine de L’art poétique est déterminante à cet égard) : le musicisme de Jean Royère, la glossolalie, la voix, un Boileau « acoustique », la « mémoire mélodique », le « sémantico-mélodique de Jousse, autant de loupes pour regarder à neuf cette tension à l’œuvre dans le poème réel, celle de « la prosodie du sens » et de « la poésie du son ». Ou bien, selon une autre opposition retraitée dans le volume, le « marcheur qui danse » est préféré au « danseur qui marche ». « Danse buccale ».

            Philippe Beck relit les propos d’un Beckett sur le chaos et la forme qui « s’en sort » en renonçant « à la fois au vers et à l’épopée » (quand La Fontaine est dit : « Homère sans épopée ».) Le poème est fondamentalement le lieu vivant de l’élaboration du « sens formel » (Roubaud), à l’écoute de la « voix composante » qui « dicte un dit dans un dire ». Entre le degré zéro de la forme (il n’existe pas) et le formalisme (« la forme pure est impossible »), le poème exprime la « force d’une forme », quand le « fond se forme » dans la chance de l’écart « entre fond et forme », autrement dit : réciproquer « le dire et le dit (…) sans supprimer l’écart entre la pensée raisonnée (la raison du dit fleuri) et le sentiment floral de la forme du dit (la raison du dire) ».

 « La langue morte-vive » ou « Le réveil paradoxal »

     « Pourquoi faire de la poésie ? » La question est au cœur d’un art poétique et le poète pensif répond : la poésie existe à condition et à raison d’un « amour du langage » qui « fait l’humanité », elle « fait recommencer une forme de vie dans cet élément qui fait les êtres humains (…) : le langage ». Une rhumanité dans la langue de Beck est possible. La nouveauté que tente le poème, le poème en tant qu’il est « une utopie du discours » – et c’est ce que signifie notamment Beck par cette forte idée de la poésie comme « science-fiction de maintenant », idée forgée avec les appuis de Dick et de Ballard – cette nouveauté cherche à refaire la langue. La poésie, « la vie en langue », est « d’essence expérimentale » ; sa force est d’être toujours en éveil, de résister à l’usure de l’usage, aux « tics » ou « réflexes formels », au danger du lieu commun, à la poésie inconsciente, à la tentation de l’élégance, de la « langue moralisée », à « l’excès de stylisation », à l’insonorisation des mots « désimagés »… Mais l’inhabituel pour lui-même ne suffit pas « un poème s’excepte de l’exception » ; ce qui est cherché c’est le poème « réel », qui « déberce » et dépayse, « amagique, détruqué », « contre la langue commune, privée du réel en cours, privée du réel partageable et sensible ». Le mot ne doit pas l’emporter sur la phrase. Le « retraitement de la langue » doit être « toujours à la fois morphologique et syntaxier ». « Grammaire et dictionnaire vont ensemble ».

 « Quelqu’un » et « Chacun »

     La poésie est « un fait social » et le poème, « intensité collective », « le fait d’un citoyen sensible ». Si le poème est « monologue extérieur », alors il est toujours déjà « intention publique », adresse à chacun, « une découpe adressée » par quelqu’un, un « ruban-quelqu’un », ruban de l’impersonnel-personnel, de l’intériorité-extériorité, du dedans-dehors, de l’intention-expression, du chant subjectif-objectif. Il n’est de poème qu’« à l’occasion », « à même » quelqu’un et d’art poétique qu’« à la limite », « auprès » de quelqu’un. Si aucun poète n’est « la poésie en personne », le poète « est à ce qu’il fait ». L’art poétique – théorie concrète dite intermédiaire – comme le poème lui-même est un art physique : « C’est pourquoi en écrivant ou composant des vers, je me règle sur l’idée de la force de mon corps théorisant, exact et insuffisant ». Le poète est un « sujet X », « quelqu’un parmi d’autres » et le poème publie une réponse « à la pression contemporaine en quelqu’un (le faiseur) ». Réponse singulière d’un corps pensif et sensible, la manière-matière d’un « être qui se scande », au prix du poème didactique ou de la fable théorique, fable du « rude bœuf » poétique avec ses impersonnages-personnages animaliers : Hérisson non-voyant, Panthère formelle, Écrevisse forme qui tourne le dos, Lion du rejet, Renard de l’enjambement, Âne du contre-rejet, « qui temporise sans temporiser ».

     Quelqu’un, l’Impersonnage si on veut, ou la personne derrière l’impersonne, ou Beck, le « nom d’une tentative », le poète « privilégié commun » fait sonner « l’instrument qu’il est » pour chacun, compte tenu de « l’imperfection de l’instrument ordinaire », chacun étant un « art poétique en puissance » et le chant, « la chose du monde la mieux partagée ».

      Le Contre un Boileau de Philippe Beck contribue exemplairement à faire vivre intensément ce « rêve de penser, de parvenir à formuler, à caractériser des idées, à les imaginer en phrases liées, en volumes dehors, dépendants, insuffisants, actifs » et affirme un Oui au poème dans ce « temps du Non au poème ». Et ce fort et singulier art poétique de Philippe Beck nous oblige – au moins – à relire intranquillement ses livres de poésie (« forme exacte et accordée aux besoins du temps »), les poèmes (« corps d’un être de langage ») des Chants populaires, des Poésies didactiques, d’Opéradiques

 Qui veut

ou peut

détragiquer

la p. ?

Un nouveau contreur

d’un Boileau.

Mais est-ce qu’il est tranquille

le contreur

qui analyse ? Non.

 

(Aux recensions)

Le commentaire de sitaudis.fr

éditions Fayard, 2015,

coll. Ouvertures

478 p.

25 €