Good Housekeeping par Virginie Lalucq

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

Good Housekeeping par Virginie Lalucq

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Il n'y aura pas dans il n'y aura pas quelques il n'y aura pas jours il n'y aura pas dans quelques jours dans le rayon technique de surface la technique ne sera plus apparente (en apparence) et en surface les jours ne seront plus quelques ne seront plus dans à peine seront-ils jours tu auras largué le plumeau le balais le pinceau la serpillière surtout et nous nous sentirons tellement désemparés de ce manque de conscience professionnelle qu'on prendra bien le temps et le soin de tout salir en tout point tout dégueulasser jusqu'à atteindre un niveau de cratitude acceptable qui tende à te faire revenir (on peut toujours miser sur les remords de la ménagère). Et si jamais ça ne fonctionnait pas, on envisage sérieusement l'élevage d'insectes en tout genre parmi lesquels une colonie de cafards, voire de pourrir les chiottes jusqu'à l'abject. L'arthrose ni l'hospitalisation n'ont jamais été une raison suffisante ni nécessaire de l'arrêt d'une telle profession qu'on exerce toujours à plein temps et pour la vie, comme l'amour, les ordres ou l'infirmerie. Et le genre du texte non plus, qui est variable et donc en définitive asexué ou transsexué. Quant à la dépression que pourrait occasionner la lutte antimicrobienne, elle n'est même pas envisageable.
Il n'y aura pas dans il n'y aura pas quelques il n'y aura pas jours parce qu'on en a gros l'estomac est noué par un tas de saloperies sans doute pondues par les acariens durant notre sommeil, la poussière n'ayant pu être annulée totalement pour des raisons que j'ignore, on en a gros car on a pas encore réussi à inventer l'eau sale qui ne salit pas le seau propre, ni l'éponge qui serait possiblement exempte de toute présence bactérienne et cet éternel recommencement du nettoyage me fatigue, je l'avoue : je suis lessivé. Dans quelques jours on a en gros, on en a gros de ça, ça veut dire qu'on pense à un tas de techniques possibles, qu'on pourrait développer sur place pour tenter de recoller les morceaux avé les moyens du bord : tous les bords sont possibles, qui permettraient au monde d'avancer dans sa quête de l'hygiène totale. Une des techniques consisterait par exemple à construire un double de chaque pièce pour éviter de polluer la pièce originale (Par exemple : construire une deuxième cuisine pour ne pas salir la première). De dupliquer à l'infini. Ou de toujours penser à laver l'intérieur des chaussures avec une éponge propre. La précision est alors l'occasion linguistique d'entendre et de faire entendre qu'il est vivement recommandé d'employer une éponge vierge, là où l'on pourrait spontanément être tenté d'employer une éponge souillée, elle implique aussi qu'on soupçonne l'interlocuteur coupable spontanément de ce travers. Une précision de cet ordre est d'abord une redondance, voire une épithète de nature (la propreté est une qualité intrinsèque à l'éponge qui s'apprête à nettoyer, nul besoin de le préciser sans créer un effet de langue discordant) elle devient une technique axiologique de rappel à l'ordre hygiénique ( = je vous rappelle qu'il vous faut utiliser une éponge qui n'a pas déjà servi au cas où vous le feriez, connard !) alors qu'elle n'est en fait qu'un symptôme pathologique d'une aversion pour ce qui est sale, donc dangereux et vicieux (rupophobie). Dans jours on en a gros de quelques. Quelques petits riens comme la relation qui unit l'ouvrier à son outil, l'outil à son ouvrier, laissant l'un ou l'autre désemparés sans. Perdus, pour ne pas dire paumés. Comment on en est arrivé là ? On en a gros parce que c'est pas humain. C'est pas humain ces tâches répétitives vouées d'avance à l'échec, puisqu'il faut toujours recommencer et que rien n'est jamais vraiment propre et net.


Pour lutter contre un nouveau péril fécal, je t'avais pourtant demandé de tenir les chiennes hors de la cuisine, je pensais que tu pouvais lutter contre leurs poils -mon aversion/leurs déjections - je pensais que tu étais compréhensive que tu pouvais comprendre ma crainte que ma phobie des excréments ou d'être pris du besoin de déféquer (apopathophobie) ne finisse par devenir une phobie de répandre des mauvaises odeurs (autodysosmophobie) : tu étais en tout point parfaite jusqu'au jour où tu as essayé de t'échapper de notre dépendance qui permet néanmoins à la sécurité sociale de faire quelques économies substantielles, c'est déjà ça. Je ne l'ai pas plus supporté que toi, d'autant qu'entre temps tu avais développé une phobie des maladies de la langue (glossophobie) qui t'empêchait de me parler si bien que j'en étais réduit au silence radio : du coup, j'ai pensé qu'abréger tes souffrances te rendrait service.


Dans quelques jours est-ce que je me souviendrai de toi dans l'hygiénisme il s'agit d'évacuer le sale j'aurais sans doute changé de ménagère comme on change d'éponge est-ce que je n'aurais pas épongé chambre toute l'eau sale qu'on ne peut laver maman est-ce que je n'aurais pas rapidement changé quelques dans jours j'aurai peut-être envie de poursuivre le grand ménage printanier, de désinfecter, d'anticiper sur la menace microbienne ou peut-être pas peut-être que non peut-être que dans quelques jours tout me semblera tellement impossible dans cette vaste entreprise natatoire que je finirai par m'autolessiver (là au moins, grâce à des détergents puissants on peut enlever les taches de sang qui résistent). Sur le sol, il s'agit moins d'effacer des formes de saleté signifiées et pourchassées que les traces de pollution, de contamination, tu le sais, je me suis arrangé pour qu'on ne retrouve pas ton corps, ça nëa pas été trop difficile la peau et les ongles se dissolvent facilement dans l'acide, plus difficile de décolorer tes cheveux en revanche, avant de les faire disparaître, il a fallu d'abord extraire tout le sang qui s'en échappait tenace, jusqu'à ce qu'ils deviennent translucides comme des arêtes de raie et finissent par se dissoudre complètement dans le siphon de la baignoire. Sincèrement, je préférais le temps où tu étais gentille. Le problème maintenant, c'est que j'ai développé une nouvelle phobie, je ne peux plus entendre ou prononcer ton nom ou ton mot (onomatophobie). Pour un peu faudrait pas qu' je songe à me réinsérer dans la restauration, on n'sait jamais j'pourrai peut-être développer une phobie d'être treize à table (Triskaidekaphobie).
Le commentaire de sitaudis.fr Il ne s'agit pas à proprement parler d'un extrait d'un texte encourt mais d'un prolongement d'un livre que j'écris ("Chambremaman rapidement") à partir de listes d'ordres ménagersqui ont retenu mon attention, compte tenu de leur caractère étrange et donc fou et donc drôle. Je veux en effet exploiter le caractère"dérangé" qu'ont ces ordres, faire remonter l'implicite à la surface des mots (leur caractère œdipien, phobique, les rapports propreté/saleté/pureté/souillure qui sont en jeu dans ces listes etc.) et l'aggraver en inventantdes ordres peut-être encore plus délirants à mon tour. Et puis certaines lectures ont été déterminantes : " Les Instructions aux domestiques" de Swift et le poète comme technicien de surface chez Roubaud.J'ai écrit "Goodhousekeeping", qui est unepetite fiction, pour formaliser tout ça, pour mieux comprendre cequi était en jeu dans ces ordres (notamment la relation dedépendance de celui qui est en apparence le maître, à savoir celuiqui donne les ordres ménagers et de celle qui est en apparencel'esclave, à savoir celle qui les reçoit et doit les exécuter) mais je nesais si ce texte sera intégré au livre car ni l'énonciation ni laforme ne sont identiques (l'écriture des ordres est très resserée, synthétique et peu actualisée, forcément).
V.L.