Il ne nous reste pas de souvenirs d'autrefois par Geoffrey Pauly

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

Il ne nous reste pas de souvenirs d'autrefois par Geoffrey Pauly

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     Nous n'avions pas beaucoup de cygnes dans les recoins de la rivière. Silencieusement, c'étaient plutôt des pêcheurs à la ligne sur des couvercles de glacière et leurs pieds nus qui barbotaient. On en voyait passer gamins, c'était peut-être des canards qui filaient tout droit dans le ciel. Pour mieux retrouver leur chemin, il paraît qu'ils ont des sonars d'une précision démentielle dans leur cerveau tout riquiqui. Pour ma part, c'est un ami qui me l'a dit ; je ne connais rien aux oiseaux. J'avais seulement, petit, quand j'allais à l'école, des cartes du monde aérien qu'on gagnait difficilement lorsqu'on répondait à des colles ; des cartes de héron cendré, de cygne et d'autres animaux grands avitailleurs de plumeaux dans le règne susmentionné. Un jour l'autre je les vendrai à des gamins, des passionnés d'ornithologie ou d'étude, à de ces types-là dont tu dirais qu'ils sont monomaniaques à photographier les moineaux et pitrougner dans des guanos qui vous empestent l'ammoniaque.

     Nous n'avions pas beaucoup de cygnes dans notre ciel si gris, si terne. Il faisait juste un calme insigne et jamais rien qui nous consterne, ou bien nous-mêmes. Ça n’est que de la solitude, le reste a l’air de tourner rond. Ils font tout comme à l’habitude et je, comme un peu le héron, cherche qui m'aime.*

     Un gars pêchait sur l'autre berge ; de loin, nous nous considérons comme en désespoir de gauberge pour ne pas trop s'ennuyer on cherche un puzzle. Alors deux cygnes ont flotté qui prenaient soin de s'inviter mollement mais d'un air félon en venant de notre côté. Ils ne pouvaient pas s'éviter sans faire un détour assez long. Nous ne savions pas que ceux-là fussent gens individuels mais d'un coup net on décela bien l'engagement d'un duel. C'était pas la bataille épique qu'on attend mais la déculotte des oies s'empoignant sur la flotte. Chlac ! le premier pince à la glotte mais l'autre à grands coups de calotte riposte au premier qui le pique. C'est un bout de bec qui balotte un peu dans l'air puis qui s'abat et gloup ! le premier coule à pic devant nous qui étions babas. Puis sans un éclaboussement, c'est à peine l'eau qui ondule, le second se noie doucement devant nous qu'étions incrédules.

     Tout est redevenu paisible, on a pris du temps pour penser tant à ce calme intraduisible qu'à la maxime à dispenser : idem du cygne et de la poule, il y a de quoi nous irriter mais je le dis, en vérité, les cygnes sauvages ça coule.

 

*Note sur la construction de l’identité :

Un type du dix-neuvième, Lautréamont, un poète, a repris en mettant le contraire un tas de phrases dont il s’est fait le plagiaire par négation. Les nouveaux, que nous estimons être d’importants écrivains contemporains, ont suivi les consignes : « par tous, non par un », « pour but la vérité pratique, etc. » De fait, c’est nouveau, mais on me concèdera qu’il faut être un peu con pour suivre à l’aveuglette un gros pastiche. Et c’est aussi que les poètes surréalistes ont nourri l’avant-gardisme avec Lautréamont. En gros, l’identité qu’on cherche depuis cent ans avec fanatisme en poésie, au fond, c’est une absurdité. Moi, l’identité, je fais confiance à ma carte, qui est délivrée par les administrations de l’état républicain. Au moins, ça écarte de dix en dix ans un tas de complications.

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Extrait de " Dynamitage du cygne ", à paraître.