L'application de la météorologie pendant la guerre par Francois Itô

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

L'application de la météorologie pendant la guerre par Francois Itô

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Il y a un an - le 19 octobre 2010 -, la France était agitée par un mouvement de contestation de grande ampleur, né du refus de « l'allongement du temps de travail ». Plus de trois millions de personnes ont manifesté, mais le lendemain, le mouvement s'est évaporé et depuis lors, toute contestation semble avoir déserté la population française. Pourquoi ?

Le concept d'évaporation dénote la météorologie. C'est donc de ce point de vue qu'en premières réponses à cette question, je retracerai - de façon synthétique - le trajet de la manifestation.

Je prie les lecteurs de considérer chaque paragraphe comme une coupe faite dans l'atmosphère de Paris, cet après-midi du 19 octobre 2010 ; chaque petit bloc est la saisie succincte d'un noyau de pression particulier.


*


LA STATION DE M…TRO « PLACE D'ITALIE »



13 heures 20 - Les portes de la rame se sont ouvertes avec un bruit de rafale métallique, mais cette fois, ça ne m'a pas heurté tant j'ai été saisi par l'aspect totalement dissemblable du métro ; l'énergie du mouvement collectif l'avait complètement remodelé. On aurait dit que la vitesse homogène avec laquelle les manifestants se déplaçaient, élargissait et allongeait les couloirs de la station ; la lumière des néons paraissait plus blanche, plus électrique, plus haute. Il n'y avait pas une portion d'air entre le sol et le plafond voûté de porcelaine qui n'exposât la vibration du passage de quelqu'un ; tout était si vif que cela laissait comme de légers dépôts explosifs dans l'air.


L'…CRAN SAMSUNG DE LA STATION « PLACE D'ITALIE »



Le couloir semblait avoir encore gagné en profondeur de champ lorsque mon regard tomba sur ce nouvel équipement publicitaire du métro parisien, un long et épais écran noir Samsung. Je fixai le verre de l'écran ; on sentait que sous la pression de l'énergie se traçant partout autour de lui, ce verre pouvait exploser comme un rien, et que sa fragilité était devenue un phénomène saillant, exposée comme une pièce dans une galerie d'art. Juste à ce moment, un groupe de jeunes gens est passé devant cet écran et l'un d'eux a cogné sa surface avec une brutalité bonhomme, du bout du poing, laissant retentir un bruit que certains manifestants derrière lui ont reçu avec crainte, dans un bref mouvement de recul. Tout s'est ensuite dissipé, ré-horizontalisé du côté de la sortie « Boulevard Blanqui », vers laquelle je me dirigeais.


L'AVENUE DES GOBELINS



14 heures - Je me faufilais entre les manifestants, cherchant à atteindre l'avenue des Gobelins, alors habitée par une énergie exceptionnelle. Le soleil, en soulevant partout du sol des volumes de poudre d'or brillant - il avait plu une demi-heure plus tôt -, diffusait une légèreté générale par laquelle chaque personne semblait plus grande, plus fine, plus délicate. Par instants, il m'eût même semblé qu'on nageait dans l'air. On me tendait beaucoup de tracts et, cherchant l'ombre, je tentai de les lire, mais ils me tombaient tous des mains ; non qu'ils fussent inexacts ou idiots, mais ils suscitaient une même sensation de lisibilité exténuée. On aurait dit que les logos, les mises en page, les accroches et les analyses proposées étaient ensevelis derrière quelque chose (peut-être une épaisseur syntaxique, sédimentée au fil d'une tradition formelle jamais remise en cause depuis 68). Le sens ne circulait pas.


L'ANGLE DE L'AVENUE DES GOBELINS ET DU BOULEVARD PORT ROYAL



15 heures - Une fois gagné le milieu de l'avenue des Gobelins, fondu à des milliers de gens, autour de moi, personne ne portait d'autocollants ou d'autres messages explicitant son secteur d'activité. Pourtant, par une forme d'expression plus subtile, rien n'était plus clair que le sens de ce rassemblement collectif ; clarté qui diffusait une telle évidence qu'à beaucoup de moments, des gens y réagissaient comme dans les concerts où l'intelligence de la musique en train de se faire est si vive qu'elle suscite des cris de joie réceptive. Au bout d'un moment, toujours dans cet état, nous avons avancé ; les façades des immeubles s'écartaient lentement au rythme de nos pas, et le carré formé par la route et les murs devenait plus net, plus plastique. Arrivés à l'angle du boulevard Port Royal, nous avons tourné à l'ouest, et en plus de retrouver face à nous le soleil, nous trouvions aussi énormément d'autres personnes qui applaudissaient, avant de nous rejoindre avec une timidité passagère. Pendant une dizaine de minutes, j'eus la sensation qu'il s'agissait d'un soulèvement populaire d'une grande douceur, anti-émeutier et pourtant doté d'une évidente capacité insurrectionnelle. Cela a continué ainsi, avec la même intensité, boulevard Port royal et une grande partie du boulevard du Montparnasse.


LE BOULEVARD DU MONTPARNASSE



17 heures - Mais quelque chose s'est durci dans la seconde portion du boulevard du Montparnasse et en l'espace de 100 mètres - au croisement du boulevard Raspail -, j'eus l'impression qu'on n'était plus en train d'ouvrir le boulevard, mais de longer quelque chose ; et de nous aligner - à quoi ? Avec le recul, il me semble que c'était à la Tour Montparnasse, qu'on approchait, et dont la structure sur dalle nous affectait en quelque sorte de sa puissance artificielle (son non contact avec le sol semblait nous avoir subrepticement décollés du bitume) ; même sans la regarder, sa ligne dure et noire barrait abstraitement les bords de notre vision de l'atmosphère, en l'assombrissant ; elle semblait vouloir tomber, se rabattre sur le sol du boulevard, dont elle accentuait la droiture du tracé.


LE BOULEVARD DES INVALIDES



17 heures 30 - Nous avons alors tourné à droite et d'un coup, tout s'est rétréci, entassé en un relief incohérent de murs de vieilles pierres (la place Léon Paul Fargue), trop calme, où les arbres étaient les seuls éléments vivants dans l'espace. Et alors, nous engageant boulevard des Invalides, ce qui était sensible à l'approche de la Tour Montparnasse (une ligne très haute tombant au sol), a repris, mais en poursuivant son action par un long aplanissement résidentiel. Nous longions des murs abritant des « forêts » ; il n'y avait plus de façades de maisons ou de toits ; plus de « densité » apparente de la population, sinon une densité cachée, privatisée, et palpitant latéralement derrière des murs très éloignés et épais. Nous dirigeant plein Nord, contre un vent froid naissant, nous avons glissé sur le boulevard des Invalides avec la sensation progressive d'être des corps externes, transportés comme sur les escalators de la connexion RER, à la station Châtelet.


L'OUEST DE LA RUE DE GRENELLE



17 heures 45 - Arrivés au bout du boulevard, l'angoisse est montée d'un cran du fait de l'étendue de silence que nous approchions ; l'esplanade des Invalides était à portée de nous et normalement, le début de la manifestation étant parti dès 14 heures, il aurait dû s'y produire cette reprise d'intensité que provoquent toujours les arrivées de manifestation (comme à Nation). Or là, aucune effervescence sonore ; les manifestants qui nous précédaient semblaient s'être évaporés. Parvenu à l'angle du boulevard des Invalides et de la rue de Grenelle, jetant, sur ma gauche, un regard panoramique vers le bout d'esplanade que je pouvais voir, je reçus un uppercut d'une violence incompréhensible. Je ne voyais rien, l'esplanade était vide ; et bien qu'il n'y eût pas plus de dix CRS, immobiles et rangers écartés, je crus physiquement ressentir l'assaut d'une charge policière.


L'ESPLANADE



17 heures 50 - Tout s'est accéléré. Je me suis engagé sur l'esplanade, sentant les graviers du sol percer les semelles de mes chaussures. Et sous l'influence d'une force aussi subtile que brutale, je compris qu'il fallait tout de suite aller vers la seule entrée de métro autorisée (dont le cynisme rétrospectif du nom aujourd'hui m'effraie), la station « Invalides ». Il était impossible d'attendre le reste de la manifestation. Le mot d'ordre était d'autant plus stupéfiant que personne ne le prononçait ; il semblait produit, diffusé par l'atmosphère de l'esplanade elle-même et le fait qu'orientée plein Nord, sa surface servait de support à d'incessantes rafales froides et humides venues de la rive droite. En plus, ces courants d'air - charriant des gouttes d'eau glaciale venues de la Seine (située à cent mètres) - fonctionnaient comme des projectiles nous « positionnant » chacun dans un couloir ; un couloir privatif et hermétique, qui pulvérisa en quelques secondes tous les liens sensibles qui avaient jusque là défini notre côte à côte. Nous nous hâtions tous, tête baissée contre le vent et la pluie sombre, nous diagonalisant à toute vitesse vers le métro. Là, je me suis laissé tomber sur un siège vide du quai.



Post-scriptum
Je précise que le titre de ce texte est emprunté à J. Rouch, Ciel et Terre, Volume 36. Bulletin of the Société Belge d'Astronomie, Brussels, 1920 (archives Internet de The SAO/NASA Astrophysics Data System).
Le commentaire de sitaudis.fr L'introduction à ce texte est publiée dans le n° 57 de la revue Vacarme, sous le titre « Un vent froid ».