Il a tout raté dans WE BLEW IT par Michaël Moretti

Les Incitations

22 déc.
2017

Il a tout raté dans WE BLEW IT par Michaël Moretti

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Loin, Tocqueville. « On a tout foiré » répète le fiston Fonda, avouant lui-même qu’il ne savait pas ce qu’il voulait dire alors qu’il n’avait pas sucé que des glaçons. C’est le seul extrait de film, Easy Rider (Dennis Hopper, lui aussi, dans le même état, incapable d’expliquer cette phrase, 1969, année de la naissance de Thoret), présent dans le documentaire (« J’avais surtout envie de faire un film dont la matière serait documentaire ») du yoda mitraillant et sec, critique de cinéma Thoret, spécialiste des films des années 70, décade qui le fascine jusqu’à une obsession suspecte (projection sur ses parents, années d’enfance où il aurait préféré être adolescent, « Et un peu inconsolable d'être arrivé après cette période-là. »). Le fondement est donc biaisé : l’hypothèse est fausse. « Je suis parti de ça. C'était une question, une proposition. L'idée était d'aller voir des Américains pour qu'ils me parlent de cette période-là ».

 

Poncifs

 

Spécialiste du road movie (Bénoliel, Bernard ; Thoret, Jean-Baptiste. Road movie, USA. Paris : Hoëbeke, impr. 2011. 239 p.), Thoret nous assomme avec un … road movie de … 137 minutes ! Nous sommes très loin du fabuleux et juste Route one USA de Robert Kramer (1989). Nous sommes plus dans un reportage sur la haine/fascination du frenchy pour le pays sans nom, inauguré par Godard, dans un antiaméricanisme typiquement français, partant avec des idées toutes faites : plans séquences en Scope et format 2:35 trop longs (sur 5 mois, « j’avais 145 heures de rush. J’ai fait un premier montage de neuf heures, puis un autre de trois heures, avant d’arriver à un peu plus de deux heures. ») et répétitifs avec inévitables couchers ou levers de soleil pour saisir l’ampleur de l’espace que le soft power nous a seriné, avec voiture dans le plan ou non, sur la grande route, la 66 évidemment (la dernière frontière, les pionniers, tout ça) avec deux caméras Alexa avec objectifs des années 70 récupérés non à Berlin mais à Los Angeles ; les bourgades perdues à la Quatrième dimension (Twilight zone, 1959-1964), Bagdad Café (Out of Rosenheim, Percy Adlon, 1987) avec un péquin avec une trogne à la Palance ; un long plan séquence carrément contestable où Ronee Blakley, la chanteuse country vedette de Nashville chez Altman en 1975, joue sur son piano au milieu d’une immense pelouse, devant le Parthénon de la ville qui avait servi de décor pour la séquence de concert finale et tire, tire pour essayer de capter l’émotion, la larme qui ne vient pas ; des plans fixes d’interviewés à la Magnolia (Paul Thomas Anderson, 1999) ou à la Depardon, comme il n’est plus possible d’en filmer ; un dernier trop long plan-séquence avec travelling arrière de sept minutes, se référant lourdement à La Horde sauvage (The Wild Bunch, Peckinpah, 1969), Electra Glide in Blue (James William Guercio, 1973) voire Lost Highway (David Lynch, 1997) ou La route (The Road, John Hillcoat, 2009 d’après le roman de Cormac McCarthy, 2006, prix Pullitzer) suivant une voiture se perdant peu à peu dans l'immensité d’un énième paysage désertique en passant d’un trait de la couleur au noir et blanc, sur Tell Me de Terry Kath au refrain de God Bless America today. Vu et revu. S’il nous épargne son Baudrillard, créateur des merveilleux Cool memories, mal assimilé en des délires abstraits typiques de l’intellectuel français déconnecté des réalités, style Douchet ou Badiou, Thoret plonge dans un pessimisme lyrique à la Virilio où l’apocalypse en devient drôle tant elle devrait nous terrifier, comme un bon giallo. Nous évitons tout de même la voix off et les motels où Thoret logea, forcément à la Marc Augé ou Bruce Bégout teintés d’Hitch. Tous les poncifs y passent : Elm Street à Dallas, l’assassinat de Kennedy, qui était loin d’être un sain derrière la belle gueule, le 22 novembre 1963, avec une caméra voyeuriste, au mauvais sens du terme, montée sur automobile, refaisant le trajet de feu le président, passant devant le célèbre immeuble, la fenêtre d'où étaient tirés les coups de feu, l'endroit d'où Zapruder a filmé, qui pénètre dans un tunnel et plonge dans le noir, avec le thème de Michael Small du thriller paranoïaque À cause d'un assassinat (The Parallax View, Alan J. Pakula, 1974 ; Thoret n’a pas réussi à interviewer Warren Beatty qui s’est décommandé au dernier moment pour un problème de calendrier ; Faye Dunaway n’a pas voulu figurer dans un film s’intitulant We blew it, nocif pour son image), jusqu’à un énième type qui développe son énième théorie sur le célèbre crime ; les inévitables vétérans du Vietnam à la Trumbo avec séance digne des alcooliques anonymes, aucune comparaison avec d’autres guerres (Corée, Irak, etc.) ; une bande son fatigante de tubes enchaînés à la Scorsese (Jefferson Airplane, Crosby Stills Nash & Young, Simon & Garfunkel, The Mamas and the Papas, Creedence Clearwater Revival, Springsteen, etc.).

 

Flou

 

Le lyrisme nuit à la rigueur historique, bien qu’une historienne culturelle de l'université de UCLA intervienne de façon éclectique. Il n’est nulle part indiqué que les Beat, sauf peut-être le plus doué mais le plus publicitaire, Ginsberg, figurant dans le clip ou scopitone de Subterranean Homesick Blues (Bringing It All Back Home, 1965) et dans l’enregistrement de Do The Meditation Rock (1982) de Dylan, haïssaient les dits beatniks et hippies. La fin du soi-disant âge d’or serait l’assassinat de Sharon Tate par la « family » de Charles Manson, le 9 août 1969 au Spahn Ranch à Topanga Canyon en Californie, alors que les chercheurs se réfèrent de façon consensuelle au Festival d’Altamont, en décembre 1969, avec le coup de poignard mortel donné à Meredith Hunter, un jeune étudiant afro de 18 ans, par un hells angel du service d’ordre lors d’un concert des Rolling Stones. Plus fort : si les tours de Watts de Rodia sont évoquées au large de L.A., aucune référence n’est faite aux émeutes afro-américaines sur les mêmes lieux entre le 11 et 17 août 1965 !

L’analyse, d’ailleurs absente, à partir de témoignages, dont l’inévitable ancien militaire virulent (il nous manque Clint « Harry » ou Schwarzy), est binaire malgré la diversité des opinions. C’est la même ligne que Peter Biskind dans son ouvrage Easy riders, raging bulls : how the sex drugs and rock 'n' roll generation saved Hollywood. New York, NY : Simon & Schuster, 1998. 506 p. : après le flower power de Woodstock, Hollywood a connu une parenthèse enchantée de liberté créatrice avant que Steven Spielberg et George Lucas ne l’abrègent avec Les Dents de la mer (Jaws, 1975) et La Guerre des étoiles (Star Wars, 1977) initiant une prétendue infantilisation générale que prolongeraient les films de super-héros suite au rachat de la Marvel par Disney. Le Thoret ton ne sied pas : certes Gray, Nichols, somme toute académiques, Tarantino, le recycleur, Mann (en 1972, après six ans d'exil à Londres où il regrette avoir raté les soubresauts de la contre-culture américaine, Michael a parcouru durant trois semaines les routes américaines pour réaliser 17 Days Down the Line, un documentaire moyen prenant le prétexte d'interroger des vétérans du Vietnam pour sonder les reins des Etats-Unis ; « Si vous interrogiez un fermier du Nebraska sur ce qu'il pensait de la vie dans les villes américaines, la conversation pouvait durer deux heures. Ce qui se disait était fondamental, raconte Mann. En comparaison, les débats entre Clinton et Trump ont l'air incroyablement superficiels et médiocres. » Puis viennent des considérations sur l’invention des chemises avec col à pelle à tarte symbolisant le triomphe de l’individualisme dans la culture américaine), admiré par Jean-Baptiste, Fincher mais aussi Kenneth Lonergan (Manchester by the Sea, 2016 produit par Amazon, comme quoi !), Nolan pour des blockbusters de qualité, Anderson, les frères Cohen ou Quay, etc. Pour illustrer avec mauvaise foi la lapalissade de l’abandon des rêves de jeunesse, Thoret filme la fin du festival Burning Man, où, comme son nom l’indique, une immense structure éphémère est brûlée, sur le Requiem de Zelenka. Il oublie simplement d’expliquer que là se réunissent les grands pontes de la Silicon Valley. Parce que la désindustrialisation à la poupée Cimino (Voyage au bout de l'enfer, The Deer Hunter, 1978 ; Thoret, Jean-Baptiste. Michael Cimino, les voix perdues de l'Amérique. [Paris] : Flammarion, 2013. POP culture. 293 p.) existe avec son cortège de laissés-pour-compte chantés par Dylan ou Springsteen, il oublie de souligner les profondes transformations de la société par le politique et l’économique, non plus la route 66 mais les autoroutes de l’information avec le net, le web et les GAFA et, désormais, l’intelligence artificielle, héritée de Von Neumann, Wiener et Biglow et la cybernétique des années 40 & 50, jusqu’aux délires du trans et post-humanisme, l’économie verte dans un pays tout de même capable d’élire un président noir – ce qui est impensable en France. Bref, le film, confus, va dans tous les sens sans ligne cohérente autre que la nostalgie et la mélancolie ainsi que le surgissement d’une campagne électorale en vue d’élection américaine où l’élimination de Sanders a révélé une fracture franche. Nous sommes loin du projet, inabouti, de Clouzot au Brésil, Brasil (1950).

 

Testimony

 

L’analyse du peu sympathique mais toujours lucide Paul Schrader, aux scénarios d’une lourdeur sans nom, est la plus intéressante. La spécificité du cinéma américain de la période considérée, tiendrait moins à la supériorité des films d’alors qu’aux attentes que le public plaçait en eux. D’après lui, ils n’étaient pas nécessairement meilleurs, simplement porteurs de réponses à ses questions. Thoret n’est pas d’accord sur le fait que les films tournés aujourd’hui sont meilleurs. Techniquement, c’est pourtant un fait. Si l’art changeait le monde, malheureusement, ça se saurait ! Mais alors le chapelet de Thoret lancé dans TéléObs, le supplément médias de L’Obs, comme quoi il n’existe plus de classe moyenne chez les cinéphiles, quelle honte et quel aveuglement : les salles sont bondées de profs, de CSP, de CSP+, de retraités, etc. Cette ineptie aurait pu figurer dans le livre drolatique de Nathalie Quintane, Que faire des classes moyennes ? (POL, 2016). S’ensuivent Peter Bogdanovich, mélancolique devant une piscine ouverte, un peu décrépit, Tobe Hooper, peu avant sa mort, le film lui est dédié, Peter Hyams, qui rappelle que les années 50 étaient infernales, Bob Rafelson, tourné vers l’avenir, James Toback, Jerry Schatzberg sur les lieux de Needle Park (Panique à Needle Park, The Panic in Needle Park, 1971 qui lui a valu d’être fâché à mort avec Bob De Niro), ce qui n’apporte pas grand’chose.

Un John Doe a l’honnêteté de déclarer : « Rock, drogue, plus de rock, plus de drogue et sexe ». Les gars manifestaient ou allaient à Woodstock pour se défoncer et faire l’amour, il ne faut quand même pas se leurrer ! Le gars était tout de même un bikerside pro-Nixon-le-mal-rasé. Période bénie, ces glorieuses ? Le réalisateur afro-américain oublié, Charles Burnett, symbole du militantisme noir américain, modère en remémorant enfin que cette décennie fut aussi celle d'une ségrégation raciale implacable aux États-Unis. Fred Williamson, acteur emblématique des films de la blaxploitation (Black Caesar, le parrain de Harlem, Black Caesar et Casse dans la ville, Hell Up in Harlem, Larry Cohen, 1973), livre sans état d'âme sa vision business des relations entre Noirs et Blancs aux États-Unis : le billet vert n’a pas d’odeur, la couleur de la peau passe derrière, raison pour laquelle il s’est décidé à donner sa voix à Trump. A Kingston (Tennessee), Summer, une jeune mère de famille bien grassouillette, tient la permanence électorale, digne de celle de Taxi Driver (M. Scorsese, 1976), flanquée de ses deux enfants. Pour elle, Trump est un sauveur, « Make America great again ». Carl, programmateur d'une radio locale d'une ville sinistrée du Nevada, Brad, le paupérisé ressemblant à Marielle derrière sa vitrine, qui tient une boutique d'articles pour chiens sur fond de Rolling Stones à Dunsmuir (Californie), près de la voie ferrée, votent également pour Donald en adressant un coup de semonce à l'establishment incarné par Hillary Clinton. The sky is grey. Dennis Hopper, référence de la contre-culture, appartenait à la mouvance démocrate dans les années 70, fut républicain en 2000 et pro Obama en 2008. Angel, barbier de Seligman sur la route 66, défenseur de la contre-culture, répète « We, the people » comme Ma Joad à la fin des Raisins de la colère (The Grapes of Wrath, John Ford, 1940) ou Patti Smith (People Have the Power, Dream of Life, 1988) ou encore Abraham Lincoln, qui fut d’abord esclavagiste mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis : un « Gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Bob Mankoff, le caricaturiste du New Yorker, est filmé dans sa tour d’ivoire en haut d’un gratte-ciel. Foi de Piketty, le fossé est patent mais New York n’est pas les Etats-Unis comme Berlin n’est pas l’Allemagne. J’avais discuté avec un cgt qui vote fn dans la célèbre pizzeria, ouverte depuis 1943, Chez Sauveur rue d’Aubagne à Marseille : je n’en ai pas fait un film ! Thoret est en outre un peu midinette et fan de la première heure en revisitant la ville de Goldfield (Arizona) où fut tourné le road movie qui se termine, décidément, fort mal, Point limite zéro (Vanishing Point, de l’obèse Richard C. Sarafian, 1971).

Généreux générique

 

Ce qu’il y a de mieux, c’est le générique finalement. Bon Thoret n’a pas eu les droits de diffuser Star Spangled Banner par Jimi Hendrix lors du Festival de Woodstock à cause des ayant-droits qui ne souhaitent plus que le nom de Jimi soit associé à la violence, à la drogue et à la politique. Ce sera un God Save America déjanté avec un montage cut et rapide quasi psyché d’images d’archive où il faut bien garder les yeux ouverts comme Alex dans Orange mécanique (A Clockwork Orange, Stanley Kubrick, 1971). C’est un peu de l’épat’ mais c’est efficace et, parfois, drôle. Le coup du film qui brûle est un poncif du cinéma expérimental mais cela fonctionne bien. « La cime de la vague immense et magnifique » évoquée par Hunter S. Thompson dans Las Vegas Parano (Terry Gilliam, 1998 d’après Fear and Loathing in Las Vegas : a Savage Journey to the Heart of the American Dream, 1972), film ennuyeux à force de scènes de défonce, reprise dans l'épigraphe du film, laisse froid par son lyrisme abscons.

 

C’est tout de même un film à 800 000 euros financé avec l'argent américain, sans aide pécuniaire française, même pas le CNC pour la production ou la distribution, encore moins du fric européen. Thoret a dû se fader des conseils avec les nombreux executive producers, dont Spyros Niarchos, où Olivier Assayas a dû jouer les intermédiaires en tant que facilitateur pour rassurer. Le distributeur Marc Olry, intermittent du spectacle, directeur de Lost Films, a investi entre 15 000 et 20 000 euros pour sortir le film en salle, même si la diffusion est chiche dans la 3e ville de France. Mais que fait la société française Section 5 ?