Action Cuisine d'Henri Deluy par Yves Boudier

Les Parutions

20 mars
2014

Action Cuisine d'Henri Deluy par Yves Boudier

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Poème de sept heures (à la botte de sept lieues)

 

Le DELUY est rare. Au 30 486ième rang des noms les plus portés en France, sa reproduction est lente. Il connaît en moyenne une petite soixantaine de naissances par génération, soixante et une par exemple pour la dernière, réparties essentiellement dans deux départements, les Bouches-du-Rhône et le Var. Certes on repère quelques DELUY dans le Vaucluse, la Drôme, les Hautes-Alpes, le Rhône, la Côte d’or, l’Allier, jusque dans l’Eure ou la Moselle, à Paris enfin. Mais c’est à Marseille que le DELUY domine, très largement. Plus rare encore est le HENRI DELUY, (HD.) dont on trouve la trace non loin du Vieux Port, aux Goudes dans les années 30, puis au Peano, un bar situé au 16 de la rue Fortia dans le premier arrondissement marseillais, et aujourd’hui rue Madon dans le cinquième. Outre ces lieux et attaches historiques, la banlieue ivryenne constitue une seconde terre d’élection de l’HENRI DELUY exclusivement.

 

Polygame, plutôt de petite taille, vif et décidé, à la parole chantante et prolixe, il vit en famille ou en groupe, témoignant d’une grande capacité à fédérer les bandes, les comités, les cellules, mais manifeste aussi un goût pour la migration, le voyage, la disparition hôtelière spontanée. On le retrouve ainsi dans différents lieux de la planète, villes et hémisphères confondus, jusqu’en Chine ou dans les vallées de l’Afghanistan, au bar de la Rhumerie ou dans les cuisines du Train bleu aussi bien qu’au feu de celles de restaurants cernés par les steppes ou les neiges pérennes. Il écoute, il observe, il mémorise remarquablement. Il aime restituer.

 

De nature curieuse, le HD n’est pas une prostituée, mais espère le devenir, à l’heure dite. Vous pouvez croire que le HD sera meilleur au blanc de neige, en nécessité vertu, en infraction, en psychanalyste mère ou chienne, en rose brunie, au Mille ou da capo, en juillet puis en août pendant 24 heures d’amour, en anthologies arbitraire, immédiate, de rencontres, de circonstance, ou encore servi à la Tsvétaïéva, à la Maïakovski ou à la Pasternak, n’en croyez rien ! Le HD se consomme tel qu’il est, droit dans les yeux et le cœur, même s’il est capable de brouiller les pistes en se multipliant et s’effaçant dans la traduction, le poème ou la recette.

Le HD est multiple et secret. Provocant et parce qu’il cultive passionnément le paradoxe et l’incise, il aime se déjouer lui-même et paraître insaisissable. Cuisinier libertaire et précis, il arpente les jardins des savoirs et des primeurs, fréquente l’étale tripière et la boucherie rustique, trinque aux francs cépages et ne gâte pas les sauces.

 

La recette

 

Laisser reposer l’ouvrage. Il n’est pas nécessaire de l’éplucher, bien séparer les pages suffit.

Ne pas plumer, surtout ne pas vider. Certains nettoient, brossent, recouvrent avant de détailler, c’est un choix. Pas le nôtre.

Lire rapidement, à l’œil vif une première fois, se garder de brunir le poème.

Réserver puis après transpiration, reprendre l’appareil et le disposer pour une seconde lecture.

Celle-ci, plus lente, se fera en laissant doucement venir, elle demande à ne pas être précipitée ni conduite à l’étouffée. Elle dure sept heures. Le poème doit trouver son chemin pour exprimer tous ses sucs et saveurs. Le lecteur en attente sera parfois porté à ébullition, ne pas hésiter à mouiller à discrétion. Préparé de la sorte, le poème s’adapte à son lecteur comme les bottes aux pieds du Poucet de Perrault et lui ouvre les portes du ciel. « Une récompense avant la mort des dieux » (HD. page 37).

L’important, outre le verset, le dizain, la laisse, le vers divers, le sonnet, l’image ou le blanc, c’est de rester attentif à la cuisson patiente, au perlé, au point d’incandescence à ne pas dépasser au risque d’obtenir un brouet sentimental et sans goût.

Cette préparation possède la vertu de se garder longtemps. La reprise est son rythme, sa qualité. Son étrange excellence.

Ne pas manquer d’accompagner d’un verre de convenance. Rouge ou blanc selon. Rosé ou alexandrin pour les audacieux. « Et ne dites pas que vous n’avez pas le moral, ou que la vie est triste ou que ça suffit comme ça… » (HD. page 212).