Alparegho, Pareil-à-rien d'Hélène Sanguinetti par Tristan Hordé

Les Parutions

02 avril
2015

Alparegho, Pareil-à-rien d'Hélène Sanguinetti par Tristan Hordé

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   Alparegho, Pareil-à-rien a été publié en 2005 (l’Act Mem) et c’est un plaisir de pouvoir le redécouvrir sous une autre apparence. Ce long poème, divisé en sept séquences, en vers libres avec une partie en prose, utilise les ressources de la typographie, comme d’autres livres d’Hélène Sanguinetti : opposition romain / italique, jeu avec la taille des caractères, emploi des blancs de la page, notation de bruits et d’onomatopées avec une série de consonnes. L’ensemble apparaît souvent comme une série d’indications pour orienter une lecture à voix haute. Mais indications nécessaires pour que le lecteur puisse s’y retrouver, ou s’égarer, parmi les personnages qui passent dans le poème.

   Alparegho, d’abord : il est là assez rapidement, défini comme « le pauvre guetteur, / l’homme aux bandelettes, / pareil à rien » (14), mais c’est un personnage des plus instables, quand on lui demande son nom, il répond : « Oui ! / Non ! » ; pour son rôle, ne demandez rien, « Il va où il va » (18). On peut prendre pour guide cet étrange Alparegho : à peu près rien n’est immobile dans le poème. Le premier vers donne une idée de ce qui peut être dit : « La nuit partout dans la maison. » (vers repris pour commencer la séquence iv) ; et si l’on hésitait sur l’obscurité et la clôture, le second vers la répète, « L’escargot s’y fond les cornes. » (9). Ensuite, c’est le visage et les mains gelés, des animaux pendus et un tunnel que l’on fuit rapidement : il sent la pisse.

    Le lieu et la durée sont eux-mêmes mis en doute, « Quelle maison et quelle nuit  [...] ? » (10), « Quelle nuit ? quelle maison ? » (35). Ailleurs, un personnage prend la place du narrateur, d’autres entrent en scène, mais aucune précision ne permet d’en cerner les contours, ici un chevalier avec un bouclier et un cheval, là une charrette passe, puis c’est un cavalier, des oiseaux, des nains, des géants... On se trouve explicitement dans le conte avec une séquence consacrée au roi et à la reine : « C’était un jour, une fois, maintenant le jour du Roi qui ment, et de sa femme la Reine aux grandes prunelles foudroyantes », roi et reine dont le peuple assiège le palais ; solution est trouvée par un petit homme qui a oublié sa flûte (et l’on pense au « Joueur de flûte de Hamelin » des frères Grimm) et la remplace par les doigts de la reine.

   Figures du conte, et comme dans le conte il y a transformation constante de toutes les figures mises en scène, mais aussi de la syntaxe, « Il n’y a que des phrases qui commencent, / puis se trouent, les phrases / sont avalées par le dragon / aux yeux d’or qui veille dans la caverne » (25). Phrases trouées, inachevées, ainsi « Des voix des voix partout, / des sortes de. » (70). Mobilité également dans les mots, avec une consonne, une voyelle qui disparaissent, ou une syllabe qui change : « ronge et range », « un fond, un front », « galeux, gale » ou « pillards, billards » — peut-être souvenir de Raymond Roussel —, « bouseux, bouffis, bout ». Les allusions à des situations ou à des textes, plus ou moins repérables, participent de l’indécision des espaces et des temps. Ainsi le nom de Orlando, que je rattache au chevalier au bouclier cabossé, évoque des temps médiévaux (Le Tasse, Orlando furioso), et l’un des prénoms qui le suit, Madeleine, est en relation avec la légende christique : ici, il s’agit de l’impression du visage sur le suaire, « humide visage / de la passion ! » (29). L’escargot, un des personnages qui, comme notamment la maison, la nuit et Alparegho, lie les différentes séquences du poème, tel le narrateur de "Ma Bohême", « pose le pied / contre son cœur » (89).

   L’unité de cet ensemble foisonnant, où il est difficile de suivre les évolutions de personnages qui sortent parfois de scène à peine entrés, est également assurée par des répétitions récurrentes. Une proposition étant avancée, est commentée par un « ah bon » dubitatif : le discours d’Alparegho qui, à la fin de la dernière séquence, annonce qu’il ne restera de lui qu’un visage sans yeux, nez, oreilles et bouche, est commenté par un : « Ah bon, plus qu’un / visage, » — la virgule laissant en suspens l’issue. Une autre forme de commentaire consiste, régulièrement, à répéter trois fois le même segment en changeant le corps des caractères , ainsi : Mouettes / Mouettes / Mouettes.

   Répétitions et transformations appartiennent à l’univers d’Hélène Sanguinetti, tout comme les figures auxquelles ici elle donne vie, parentes de l’ogre du Héros, des « odorantes fées » de D’ici, de ce berceau, des oiseaux et des jeunes filles dans tous ses livres. Figures venues pour une part des régions lointaines de l’enfance, mais aussi des lectures et des voix  qui enchantent — que parfois peut-être j’invente : je ne sais pas si Hélène Sanguinetti a pensé à L’histoire du soldat de Stravinski et au texte de Ramuz, « a marché, a beaucoup marché » quand elle a écrit « ont marché, ont beaucoup marché ». Alparegho, Pareil-à-rien est donc bien une "machine à rêver".