Chronique d'un échouage de Nora Mitrani par Christophe Stolowicki

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22 juil.
2019

Chronique d'un échouage de Nora Mitrani par Christophe Stolowicki

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Chronique d’un échouage, par bas-fonds traîtres et faible tirant d’ô, est un récit de poète dont le suspens profond, tout en annonces claires de catastrophe, est le contraire exact de l’ignoble suspense – on n’en saute pas une ligne tant le décalage, le grand écart de registres valent par eux-mêmes, pour eux-mêmes et non en vue, au gré d’un dénouement.

 

Une passion tendre d’écrire, à larges coutures et points d’arrêt, éclaire ce Journal de bord autobiographique, de « solidarité pensante », d’une « aventure […]dérisoire, fabriquée par un démon de dernière catégorie », remontée du Rhône pour laquelle je donnerais toutes les descente[s] de l’Escaut. Mise à plat, mise à eau du naufrage comme seul un poète ; à proses circonscrites, tragique éteint ; de l’échouage à l’échec le rassurant alanguissement. Un naufrage avec tout le confort moderne, dans l’attente d’un remorqueur.

 

« Des méduses violettes, noyées dans leurs corps fluides, flottaient entre deux eaux »

 

Instauré un double langage, un tangage, un roulis de l’entre-deux sabordages du sens (plutôt singulier que commun), affleure un fantastique indécis. Happant à la volée ce fabricant d’une pornographie lilliputienne (« En tirant sur une ficelle, Justin animait de petits hommes et de petites femmes en celluloïd qui exerçaient leurs petits membres à l’amour ») qui s’avère être un aveugle, monstre d’ingéniosité et de persévérance et de « prescience extrême ».

 

Si richement digressif soit-il, on finit par être pris par le récit et accélérer un peu notre lecture vers la fin en porte-à faux – « le véritable drame de cette histoire se jouait ailleurs ». Échouage, échec, on peut la lire comme la  métaphore d’une avant-garde à son déclin. Anachronisme rhétorique que « les yeux des assassins et des enfants battus s’agrippent aux fondements de la société pour les détruire ».

 

Toutefois. Nora Mitrani (1921 – 1961), l’une des rares femmes surréalistes, assidue aux réunions – Breton salue sa noblesse–, modèle et amour de Hans Bellmer à vingt-cinq ans, compagne de Gracq aux dernières années de sa brève existence, qui mieux qu’elle a incarné ce tournant de la femme, encore muse, égérie – mais auteure, autrice à plein, à l’adret, au versant sud de l’amour fou ? À son propos, André Pieyre de Mandiargues parle d’humanisation du surréalisme.

 

Admirablement documentée, la postface de Dominique Rabourdin, qui a porté ce texte, inédit du vivant de l’auteur, dans sa version intégrale (Françoise Mallet-Joris en a publié un abrégé dans un recueil de 1963), le situe à merveille dans son contexte de surréalisme en décrue, en cale sèche.