Du corps à l'ouvrage de Christian Laucou et Éric Dussert par Christophe Stolowicki

Les Parutions

11 mars
2019

Du corps à l'ouvrage de Christian Laucou et Éric Dussert par Christophe Stolowicki

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Le corps, comme chacun sait, n’est pas l’âme du vin mais la hauteur des caractères dans l’imprimerie. Comme chacun ne sait pas, il faut lui rajouter « un petit peu d’espace appelé talus au-dessus des lettres montantes [b, d, l], et au-dessous des lettres descendantes [p, q] ». Comme chacun ne sait pas non plus, le corps d’ouvrage, autant de cœur à l’œuvre qu’à l’ouvrage depuis que le codex existe (« Martial évoque déjà […] des “Pugillares membranei” […] tablettes à écrire associées à un manche »), ce codex d’« agencement de feuilles pliées et reliées » qui a remplacé le rouleau volumen – le corps d’ouvrage est ce « qui donne au livre relié sa forme définitive : dos arrondi et gouttière », cette tranche concave « située à son opposé ».

 

À lire comme un poème ce glossaire amoureux des mots du livre, de tout ce qui touche à l’artisanat d’art, à l’industrie un peu, de cet irremplaçable codex, bien en main, palpable son grain de couverture, protégé du monde son contenu tant à son début qu’à sa fin par des pages blanches de garde – ce codex dont on s’imprègne, de haute culture, de haute couture quand sévit sur les écrans le prêt à zapper (dévoyés la fonction d’informer d’internet, et son refuge pour les poètes) – on peut se rassurer : « aucune technologie qui répondait bien à nos besoins n’a jamais été remplacée » ; il a encore été vendu 413.800.000 de ces volumes en France en 2014, « hors marché du livre ancien et d’occasion ».

 

Ou une bible pour bibliophile, un réservoir érudit pour le simple lecteur, d’édition courante raffinée, sans signet, ce ruban réservé aux ouvrages reliés, mais qui n’a pas besoin de marque-page grâce à son premier rabat qu’il est facile d’enfoncer dans la tranche de gouttière (voir ci-dessus), celle de dos, normalement invisible, ici déboîtée par l’art, non par l’usure, révélant la merveille de son entraille de cahiers collés cousus. Où au hasard de le feuilleter l’on découvre encore entre maintes pépites la différence entre chemise et jaquette qui n’habillent pas à même escient ; où l’on apprend à corriger nos chiures de mouches verticales en véritables apostrophes « à la courbe coquine » ; où quand on aligne son texte à droite, à ne plus s’y croire justifié – justification et fer fixés par l’usage à gauche, bien-pensante ou pas ; où jaillit un o cédillé, à l’usage des pudibonds.

 

Un trésor.