FOR d'Emmanuel Laugier par Philippe Blanchon

Les Parutions

21 avril
2010

FOR d'Emmanuel Laugier par Philippe Blanchon

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Un précipité




avec le petit phare de devant
de faire un poème petit fin sermon
ouvert
général
dans le gravier peu contrasté de faire
une règle pas marchandage





Traversée ? Echappée (belle) ? Confession ? Quel mot simple et générique pour tenter de concentrer l'essence de ce livre, dernier paru d'Emmanuel Laugier ? Sommes-nous dans un étrange road-movie (l'époque étant parfaitement assumée) versifié ? dans un poème narratif ayant totalement déstructuré le récit ? Quoi qu'il en soit, un livre singulier d'un des poètes les plus singuliers d'aujourd'hui.
Traversée ? Sûrement : déplacement d'un corps, d'un crâne « perméable » (en ses rêves, enregistrements, notes... ). Traversée dans sa vitesse, ses ralentis car « Traverser se dit / en multiple ». Echappée ? Comme acte de refus d'un ordre, d'un « marchandage » étrangers à la réalité poétique. Confession ? Car « for » laisse entendre « intérieur » (comme l' « extérieur » laisse entendre l'intrusion d'éléments objectifs qui pèsent possiblement : « dans la tête il y a une balance »). Pesée donc pour l'application d'un droit. « Mesure » dans sa polysémie. Droit subjectif et/ou objectif. La liberté comme pierre angulaire.
Un précipité ai-je dit en ouverture, supposant une course, un affolement (contrôlé) et précipité chimique. Formation de cristaux. De poèmes dans ce qui semble le fait d'un crâne qui rêve à un œil qui voit. (Pas étonnant que l'on retrouve dans ces poèmes, parmi les très rares références ou allusions, Reverdy et Oppen). Ici :

: un précipité dans toute l'exacte coupe
de l'œil
telle mouvance drue
très rapide rétrocédée
disparue


Mais reprenons. Cet objet noir, ce livre, reprend un parcours, un sillon, un cheminement, une route, une voie. Un passage du « jour dans le jour» par la nuit, la « dormition ». Que l'on se trouve dans un train, une voiture (sa « calandre »), sur le gravier foulé par les pieds. L'espace y est traversé sans cesse, en « giration », « circulation », « reprise », dans la nuit qui est à demi-nuit et le jour qui est à demi-jour. Entre. Dans le « noir sur fond noir » en toute finalité (recommencée).

charbon dans le poème
sera lent
frottage sûr
régulier d'une pièce
toute déjà enfumée - noircie


La fatigue y est déjà synonyme du sommeil, l'œil qui voit synonyme du rêve. Confusion. Impression. Du noir. L'empreinte, laissée par le frottage mais aussi traces de fumée :

réenfumer toutes tes nuits
sont en avance
sont en retard


Du noir. Du bitume, du goudron, du charbon, du fusain, pneus brûlés. Par l'impression : frottage, carbone. De l'enfance (marocaine de l'auteur - le jardin - mais aussi : c'est la nuit / de l'enfance) aux carnets tenus pour former le présent livre en quelque 8 années avec quelques êtres, quelques dates, le « ciseau des jambes» (« enjupé[e]s ») qui émeuvent à l'enjambement des vers pour la version finale du livre en sa construction rigoureuse.
Comme si nous assistions à la circumnavigation d'un Ulysse contemporain, assis sur la banquette d'un train, ou à l'arrière d'une voiture et qui dans son sommeil nous restituerait, écho du « oui » de la Pénélope de Joyce, le « oui » de son amant :

mort de sommeil
enfin
de bonne fatigue chevaucher la plaine
sans retard
toute la nuit à cheval le rêve
dans le rêve ainsi
oui


Le poème se dit lui-même, tente de se définir, tourne autour de la question de son existence, de son émergence, de son inscription, de sa liquidité tout d'abord à sa solidité conquise :

la mobilité de ses graphes
l'encre perdue
dans le ravin de tête
toute une casse


En ces lieux traversés, observés :

le cycle le collier
des arbres bercent
demain ailleurs ce qui
restera / ne restera pas


que l'on tente, plus exactement d'observer car :

la route est nette
dans la distinction de la nuit
du rêve passé
au jour revenu
est trop
rapide pour
suivre pour
faire une synthèse même

des circulations


Le poème est clos sur lui-même pour pouvoir s'ouvrir, comme un fort clos s'ouvrant néanmoins sur la plaine que l'on pourra rejoindre, le monde, par le son. Le travail du son. Comme le « son » est adjectif possessif et nom commun, « été » une saison et participe passé. Travail de la subjectivité et de l'objectivité (nous ne sommes pas si loin que l'on pourrait croire des Objectivistes Américains) du son en son activité soutenue, permanente :

persiste en son en sa
résonance pas
saisissable et pourtant

Car « c'est une tension en somme ». Elle traverse le poème :
peut-être est-ce à ce moment
que le poème vient
aussi lui petit
galop de cheval simple


Double sens ici entre « somme » et « somme » car le sommeil envahit le passager actif/passif, donc, « et sommeil venu à cheval te fait ». Passage d'un état ou un autre, d'un lieu à un autre, d'un espace à un autre. Lieu même de ces vases communiquant :

nuit somme toute une
alors que segmentée continuée
se perpétue en 2
phases : du jour puis de la nuit mais
tu ne vois pas où ni comment
car quelque chose ne cesse pas de fumer
car il n'y a pas de divorce
entre jour et nuit une simple balance
qui insiste par le milieu
ouvre la fontanelle
juste l'a-
quarelle

car « il y a cela d'infini /continuité jusque- / là ».
Comme dans le poème ultime de Maïakovski où les « mots galopent », dans les poèmes de Laugier le « petit cheval allant en cavalcade tenu » :
le courir du poème-petit-cheval sur la glace
dérape
tournant
tournant
dans coude noir

et encore :
petit galop
du poème résonnant
son
encore
raisonnement


Double résonance. Poème traversé, traversant. Humble aussi (« tu n'as rien vu »). Poème continu/alternatif. Somme et sommeil : « le poème long est le sommeil / il est sa forme possible ». Dans cette nuit, ce noir, il y a la « tête-filament ». Et s' « il y a aussi la rage / le poisson battu sur le sol écaillé », « dire la poésie / fait dormance ». Le poème actif en son élaboration en sa mystérieuse genèse, que le sommeil révèle, comme l'enfumage, le frottage. Interpénétration des actes car :

marchons joursnuits
c'est la baleine
où nous dormons


Et cette continuité, ce galop, soumis à la respiration, ces saisissements (« poissons écaillés », « bras cassé du poème », les paysages qui se confondent et se précisent en leur constitution : « montagne noire », « champ peuplé d'ouvriers », « ryôan-ji », « oliviers », « acacias », etc.) disent cette reprise infini du crâne habité de poèmes, comme un cheval au galop, un âne avec sa charge, un poisson cherchant l'air (possiblement volant), de son fort, en son for, for (pour), qui est le monde même mais aussi une île, un jardin :

et reprendre : île ou jardin
de nuit pour
chaque nuit
avec pierres avec
dans les pieds les pierres
qui sonnent
qui s'ouvrent dans le son et
de sonner

Le commentaire de sitaudis.fr éd. Argol, 2010
254 p.
19 €