Fusées n° 17 par Samuel Lequette

Les Parutions

06 juin
2010

Fusées n° 17 par Samuel Lequette

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Que pouvons-nous attendre d'une revue de littérature ?
Peut-être qu'elle ne soit pas qu'une revue littéraire.

Fondée en 1996 par Mathias Pérez (directeur de la publication), Fusées poursuit son avancée avec un comité de rédaction renouvelé : Philippe Beck, Benoît Casas, Gwenaëlle Stubbe, Clothilde Roullier, Yoann Thommerel, Delia Sobrino.

Fusées se présente comme une revue croisant « Littérature, Arts, Cinéma, Gastronomie, Sports ... ». Cinq domaines que rien n'oppose mais qu'aucune convention ne réunit. Et trois points de suspension.

En ouverture de ce nouveau numéro de Fusées, en guise de préface, un texte court, dense et stylé de Philippe Beck : Propositions sur l'avant-garde ; une réflexion poétique sur la tradition, la (post-)modernité et l'avant-garde (le concept, la notion, le mot). Vieilles notions qui n'en finissent pas de travailler la pensée de l'histoire littéraire et la littérature elle-même. Notions qui ne sont pas que des notions puisqu'elles suscitent le désir de faire/continuer une revue aujourd'hui.
Loin de la grandiloquence communautariste gentiment politisante des post-(s), et des effets de brouillage théorique de certains éditos de revues naissantes (ou renaissantes), un projet fraye, se fait jour, dès les premiers mots : « le désir de faire école doit maintenant se disjoindre du fait d'avant-garde, pour laisser vivre, non pas des singularités subies, mais bien des efforts spécifiques, les uns relativement aux autres. Telle est peut-être la fonction de « Fusées » désormais. » Enonciation d'une position de promotion et de défense sensible tant aux poussées qu'aux lignées.

Lisons la suite.

D'abord trois dossiers : le premier sur la philosophe et artiste Sarah Kofman ; le second sur Bernard Heidsieck ; le troisième sur Edouard Glissant. Puis un espace « atelier » consacré aux « travaux en cours ».
Fusées à quatre étages donc.

Premier étage : quatre dessins de Sarah Kofman mis en regard avec deux commentaires empathiques : le premier de Jean-Luc Nancy est une rêverie critique empreinte d'un pathos aporétique affecté ; celui de Philippe Boutibonnes, auquel on pourrait faire le même reproche, a le mérite d'être plus technique. Deux remarques : les quatre reproductions ne permettent pas, ou difficilement, d'entrapercevoir la consistance d'un projet artistique ; il y a un certain décalage entre les dessins - cinq apparitions de visages grisés - qui semblent se caractériser par la pauvreté de leurs moyens (crayon, bristol), et le papier glacé de la revue.

Deuxième étage : un dossier consacré à Bernard Heidsieck contenant un entretien intéressant de Jacques Demarcq et Yoann Thommerel, qui module les principales topiques du parcours et de l'œuvre de l'auteur ; des collages ludiques de Bernard Heidsieck - variations colorées sur un groupe de spermatozoïdes joliment manifestés par des condensateurs électriques - commentés par François Alleaume en ces termes : « Le collectif est toujours présent dans la série « Spermatozoïdes » (2009). Ici le biologique est transformé en phénomène social. Chaque élément est fondu dans des logiques d'ensemble. Le spermatozoïde devient la fable du collectif. Il figure l'individu dans la foule. Cette fable du collectif, qui n'est pas sans rappeler celle des « Cent foules d'Octobre 1970 », caractérise sans doute la relation qu'entretient le travail de Bernard Heidsieck au politique : pas de commentaires ni d'opinions mais une simple mise en avant des faits, des phénomènes d'ensemble et de la façon dont le groupe humain se structure. » Suivent un laborieux pastiche d'Anne-James Chaton (remix poussif de plusieurs pièces de Bernard Heidsieck, qui garnissait déjà le dossier consacré à l'auteur dans CCP 19) et des photomontages pas seulement rigolos de Charles Pennequin, où l'on voit Bernard Heidsieck déguisé en Clint Eastwood.

Troisième étage : un dossier passionnant associant Edouard Glissant et le peintre franco-sud-américain Antonio Segui, auquel Philippe Beck adresse un poème qui est à la fois un poème de Philippe Beck et un signe qui fait signe. Dans un entretien en forme de récit de souvenirs, qui donne une vision individuelle de la vie littéraire d'alors, Edouard Glissant évoque l'expérience de la revue (introuvable) Eléments et son amitié avec Maurice Roche et Roger Giroux.
Les onze reproductions de pastels d'Antonio Segui rappellent à une œuvre et à ses figures, à propos desquelles Edouard Glissant écrivait : « Il faudrait [... ] fréquenter longuement une de ces personnes, un de ces géants qui dépassent si ardemment leur uniforme et mesurée dimension, pour accéder à la compréhension de leur foule. Géants, parce qu'ils condensent en eux leur infini. Non pas à la manière des Bonsaïs, ces malheureux arbres contraints à leur réduction, mais comme des Elfes qui savent que leur véritable univers est celui de l'inapprochable et de l'illimité. Dans l'infini développement baroque de notre monde, l'Art d'Antonio SeguÌ est un des plus sûrs tracés que nous puissions suivre. Ces corps qui halètent nous indiquent les vertigineuses directions. »

Le quatrième étage réunit huit « travaux en cours ». Deux textes se singularisent d'emblée : Des tours de Bruno Fern, huit poèmes nés de l'espacement d'un vers ou d'une phrase (Rilke, Prigent, Apollinaire, Villon, Lamartine, Chassignet, Baudelaire, Artaud) - bouts de textes tournant dans l'écriture du poème - ; Faire apparaître la disparition de Claude Minière, quatre poèmes spatialisés de l'auteur de La Mort des Héros, qui osent l'épique. D'autres méritent l'indulgence de l'« en cours ». Dans la mesure des facultés d'enthousiasme de chacun.

Face aux revues indigestes à l'éclectisme accueillant, face aux clubs de copains s'entrecompilant dans des publications sans lecteurs, où contempler les mornes reflets de la vie littéraire branchée, Fusées réinvente avec ce nouveau numéro les motifs de son existence : contenir l'abrupt de l'actuel, en recueillir la force paradoxale, être un défouloir pour les recherches artistiques de l'époque : une forme d'entassement actif. Cela même si bribes - et œuvre nécessairement inachevée : fusant.