De la Poésie-Scientifique et autres écrits de René Ghil par Samuel Lequette

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22 oct.
2008

De la Poésie-Scientifique et autres écrits de René Ghil par Samuel Lequette

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DANS CINQUANTE ANS LE PO»TE SERA CELUI QUI COMMANDERA À DES MACHINES
PHON…TIQUES. LA PO…SIE SERA UNE SCIENCE OU NE SERA PLUS.
René Ghil

« J'ai le temps, et mon temps viendra. » écrit René Ghil en 1889 dans sa M…THODE
…VOLUTISTE-INSTRUMENTISTE. Presque 120 ans après cette publication (et 83 ans
après la mort de Ghil) paraît aux presses de l'Université Stendhal de Grenoble un recueil
de textes théoriques et de témoignages critiques, présenté et (copieusement) annoté par
Jean-Pierre Bobillot, excellent connaisseur de Ghil. Deux livres, De la Poésie
Scientifique
et La Tradition de Poésie-Scientifique, organisent cet ensemble,
qui interrompt les préoccupations esthétiques du champ poétique actuel, tant il étonne
par sa doctrine, ses conceptions et ses visées.

Commencé en 1885 sous le signe de Zola et de Mallarmé avec la publication de Légende
d'Âmes et de Sangs
, un recueil de « poèmes en essai », le travail poétique de
Ghil s'oriente bientôt vers le projet d'une åuvre une, divisée en trois grandes
parties : - Dire du Mieux (1889) ; - Dire des Sangs (1898) ; -
Dire de la Loi (qui demeurera inachevé).

Le plan est une notion capitale pour comprendre l'œuvre de Ghil. Il y a dans son
agencement, sa mise en forme, une dimension programmatique très nette,
inséparable de la définition d'un cadre conceptuel et d'axiomes. Très tôt, dès 1886, Ghil
publie Traité du Verbe (repris un peu plus tard en préface de l'åuvre),
un ouvrage critique dans lequel il affirme et assoit sa méthode de composition.
Fermement, et souvent violemment, opposé aux « poètes d'imagination qui sonne
creux »
ou à « la poésie de rêverie » dont il fustige tour à tour la religiosité,
l'impressionnisme, le pédantisme et l'incohérence quand il ne les oppose pas à Lamarck
et à Darwin, Ghil assigne à la Poésie et au « nouveau » Poète la « mission » de
« re-créer consciemment une harmonie émue de cet univers ». Re-créer
rationnellement, avec l'aide de la science. Ainsi écrit-il dans Traité du Verbe : « Le
devoir du Poète, maintenant, est : _ de penser et de savoir, selon en premier lieu la
pensée et le savoir du savant qui expérimenta, et ensuite, lorsque, lui, le savant, est pour
longtemps épars, de, induisant et déduisant plus vite et plus loin, d'un nœud génial, lois et
loi et lois aidantes, synthétiser en une parole multiple et logique et musique ! le présent et
le plus de l'avenir._ »
Tel projet, aussi lointain et étranger puisse-t-il nous paraître,
structure pourtant souterrainement, parfois expressément, l'histoire de la poésie
européenne. De Verhaeren à Jules Romains, des Futuristes russes et italiens à
Apollinaire, à André Breton et Louis Aragon.

Ancrée dans la vulgate rousseauiste de l'origine du langage (avec de nombreux évolutionnistes
Ghil reprend la théorie des stades, selon laquelle la communication verbale est issue du
cri) et s'appuyant avec enthousiasme sur les théories acoustiques et phonétiques
expérimentales de Hermann von Helmholtz, l'« Instrumentation verbale »
s'énonce ainsi : « le langage scientifiquement est musique ». C'est une suite
d'événements sonores structurée dans le temps, variant sur une échelle de hauteurs et de
qualités différentes.

Si Ghil se défend de rechercher la motivation des sons linguistiques et de faire une « poésie
imitative »,
il développe malgré tout, avec la plus grande conviction et un raffinement
croissant, une théorie du langage poétique (« scientifiquement avérée ») fondée sur
des rapports harmoniques d'analogie, voire d'isomorphie, entre les timbres de la voix et
ceux des instruments de musique. En témoigne son attachement à la vibration et à
l'ondulation, principes selon lui du mouvement, de la matière et de la vie.

La poésie devient alors le produit physique de structures perceptibles : les schèmes
dynamiques, le mouvement organisé des sons dans le temps (succession) et l'espace
(étagement et superposition), l'agencement des timbres, ou encore l'évolution des tensions. Ici
s'opère un tournant (sans minorer le rôle de Ghil, comment ne pas rappeler en France,
celui des poètes de la Pléiade, et en particulier de Ronsard cité par Ghil dont il souligne
« l'attention portée à la musique »), qui permet de comprendre l'impact de son écriture
sur ses successeurs : le choix des mots « en tant que sonores » et
matériels. Non pas le son plutôt que le sens, mais l'interaction rythmée de ces deux
plans. Ainsi s'intéresse-t-il par exemple au « dessin des ondes »produit par le
Rythme d'un poème. Direction qui, paradoxalement, trouve sa mesure première dans un
alexandrin hypostasié, considéré non plus comme un modèle (ou un squelette abstrait)
métrique fixe ordonné par des règles de découpage attestées et immuables, mais comme
une unité (une entité ?) rythmique évoluante, à la fois primordiale et universelle.
Au-delà (ou en marge) du vers-librisme, il s'agit bien de ce que Jean-Pierre Bobillot
appelle « l'infra-mètre ghilien », ou « vers non-métrique à nombre déterminé
de syllabes »
, soit le rythme dans le mètre usant de la multiplicité des registres
spécifiques de régularité qui font du rythme un élément du style. Cette conception fine
du vers, jouant de la dissonance, et ne reposant plus sur des relations de subordination et
de hiérarchie, ouvrirait alors la voie à des marquages différents du système de marquage
phono-syntaxique, ceux, plus récents, par exemple, des catégories sémantiques et des paramètres musicaux. Progressant à lueurs rapides, nous irions ainsi des prémisses
aux prémices.

Déconnectés de L'åuvre et de son entour littéraire, philosophique et scientifique, les
textes théoriques de Ghil pourraient, à cause de leur inactuelle radicalité, sembler
datés et n'avoir pas d'autre intérêt que « documentaire ». Néanmoins, plus que des
manifestes, De la Poésie Scientifiqueet La Tradition de Poésie-
Scientifique
proposent une analyse subjective et acérée du contexte poétique de
l'époque. S'il ne se prive pas de quelques raccourcis rhétoriques et autres revers de
formules (à l'encontre de Mallarmé notamment) généralement tournés à son avantage, il
est frappant que Ghil a lu ses contemporains avec un discernement critique rare.
Péremptoire, ironique, et volontiers polémique, Ghil entre dans le débat symboliste pour
ne pas y entrer. Il se distingue fortement par sa pensée orientalisante, partiellement
hégélienne, d'une Matière en « éternel » et « infini » devenir, qu'il conçoit comme un
processus « géométrique » elliptique et progressif mu par la force inhérente de
l'Amour et du désir (par opposition au modèle « cyclique », plus pessimiste, prôné par
certains symbolistes tels que Gustave Kahn). « La Matière progresse et va vers le
mieux. »
. Principe général sous tendu par une philosophie évolutive qui, dans le
mouvement de la création poétique, engage l'Individu et la Collectivité. Formes réifiées,
essentialisées, du souci sociologique de Ghil qui ne sont pas pour autant déliées de
l'Histoire. Ghil, qui souhaitait sortir la poésie de l' «égotisme », se fait en plusieurs
endroits de son œuvre le témoin vivant de la grande guerre européenne, des usines et de la
vie ouvrière.

La Poésie, la Science ; la Matière, l'Esprit : vieux couples prétendument oxymoriques que Ghil
a voulu dans son œuvre dépasser dialectiquement par les noces des arts du langage et de
la musique. Vieux couples, qui malgré les luttes, demeurent dans De la Poésie-
Scientifique
irrémédiablement séparés.

Ghil a problématisé le rôle du langage, notamment en tentant de penser son
inscription matérielle, mais il reste, en dépit de ses tonitruantes déclarations d'intention,
prisonnier des contradictions, caractéristiques de la doxa positiviste, entre un empirisme
matérialiste et un formalisme idéaliste. Confondant régulièrement le concept de matière
dans ses acceptions physique et philosophique, il donne systématiquement à ses
conclusions métaphysiques l'apparence de conclusions scientifiques.
Reste que l'åuvre elle-même témoigne d'une recherche poétique encore inouïe des rapports
profonds entre le langage et le monde, selon des rapports savants entre l'oreille et les yeux
- entre l'ouïe et le regard. Esthésies que les théories de la perception et du langage les plus
récentes cherchent encore à cerner. Et comme l'écrit Rémy De Gourmont dans Le
Livre des Masques : « il nous est assez indifférent que le poète, [... ] soit au courant des
derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie expérimentales »

Si René Ghil n'a pas connu la fortune critique qu'il méritait, la question de la reconnaissance
littéraire restant chose difficile à expliquer, cette réédition doublée d'une lecture
intéressante et consistante de Jean-Pierre Bobillot, contribue à maintenir lisibles les textes
et invite plus que jamais à relire l'åuvre.