Revue il particolare, n°17 & 18 par Samuel Lequette

Les Parutions

03 juil.
2008

Revue il particolare, n°17 & 18 par Samuel Lequette

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Revue de luxe imprimée sur papier ivoire, Il Particolare combine des articles d'esthétique, des extraits de travaux en cours et un cahier sur un auteur ou un artiste (Christian Prigent, Jean-Pierre Cometti, Philippe Beck, Arno Schmidt, Mathias Perez... ). Ce numéro 17&18 est consacré à l'œuvre en cours de Patrick Beurard-Valdoye. Un dossier consistant d'une hétérogénéité relative rassemble des contributions d'artistes, de poètes, de philosophes et de traducteurs. Ainsi : Jean-Luc Nancy, Jean-Pierre Bobillot, Joseph Mouton, Alain Frontier, Elke De Rijcke, Pierre-Yves Soucy, Christophe Marchand-Kiss, Claude Ollier... Passons sur la poésie du Philosophe, les évocations phénoménologiques paresseuses et les fades délices de l'empathie littéraire, pour privilégier les pièces importantes de ce dossier, qui proposent une lecture intéressante de l'œuvre - adaptée, enrichissante, située et ouverte. Ces interprétations pour la plupart mettent en relief quatre aspects principaux : le récital, les noms, l'espace, et l'Histoire.
Qui a entendu lire Patrick Beurard-Valdoye en direct ou sur un enregistrement audio ne peut qu'être frappé par l'extrême composition de ses interprétations vocales, à l'opposé cependant de la diction théâtrale et de l'esthétique lyrique de la déclamation (extraits ici). Reliant tout en les distinguant Patrick Beurard-Valdoye et Bernard Heidsieck, Jean-Pierre Bobillot (poète lui-même etspécialiste en France de la poésie dite « sonore ») aborde les rapports productifs entre l'écriture, au sens d'intervention surle réel, et la performance, au sens d'intervention dans le réel. Deux pôles en interaction : nomination et baptême / récital, « entre récit et récitation ». L'étude de terrain - biographique, historique, géographique, archéologique - qui lance le travail de Patrick Beurard-Valdoye est envisagée comme l'amont d'une restitution critique tournée vers « l'espace publique ». Ce modèle de la communication poétique (opposé au « dispositif techno-communicationnel ») en tant que « pensée de l'espace sonore » et « acte profératoire » situe l'auteur dans la haute tradition épique de Saint-John Perse.
Joseph Mouton et Alain Frontier engagent une réflexion grammaticale et herméneutique sur les noms. Se penchant sur l'emploi des noms de couleurs et de lieux, Joseph Mouton s'intéresse aux registres d'expression qui prennent forme dans les « dispositifs » (ou « agencements ») textuels de Patrick Beurard-Valdoye. « Chatoiement des noms », « orgues onomastiques », « sens non sonore », « équivalent-couleur », « chromatisme secret » décrivent les effets de perception sémantique liées à l'organisation contextuelle des noms propres. Poursuivant une lecture intentionnelle, Joseph Mouton écrit :

Patrick Beurard-Valdoye cherche à manifester la puissance des classes (de noms et de syntaxes de noms), et à cette fin, il s'appuie sur la variation et le contraste.

Logique d'accès au réel - perceptions, expériences, formes -, plutôt que d'appartenance catégorielle. Cette interprétation avance l'idée d'un avant-parler du langage et développe une conception dynamique de la continuité perception langage dans l'écriture de l'auteur.

Je crois [... ] que son appui sur le réel lui sert à étoffer ses spectres nominaux, bien plus que sa spectronomastique ne l'aide à recenser le réel. »

Les mots sont des outils et des modèles, des modes d'appréhension et de création, signifiant selon des axes potentiels illimités.
Proche en certains points des hypothèses de Joseph Mouton, Alain Frontier part des logomachies de la grammaire quant à la distinction du nom commun et du nom propre pour montrer, au tréfonds de la signification lexicale, la reviviscence poétique du jeu langue/parole. Lisant Mossa, Alain Frontier discerne la méthode du poète dans le piqué d'un avion ou le plongeon d'un héron. Passage d'un indécidable différencié céleste - animal et technologique - à une lecture terrestre et cultivé de l'espace et du sol, du sous-sol, où Histoire et récits se trouvent infiltrés. « L'aventure poétique » se souvient, exhume, redonne sens.
L'entretien de Patrick Beurard-Valdoye avec Christophe Berdaguer & Marie Péjus (« artistes-plasticiens ») interroge la notion de « projet ». L'auteur distingue trois phases. La première rythmée par des prélèvements, des voyages et des rencontres : « itinéraire », « migration », « repérage », « enquête », « témoignage ». La deuxième, de mise en forme(s) artistique. La troisième, « la lecture en public » ou « le récital » - « le juste retour des choses ».
Le dossier se ferme sur un passage de Gadjo-migrant « (chantier en cours) » - inouïe rhapsodie jouant à la virgule d'un énorme clavier de possibilités polysémiques et rythmiques.

Malgré d'excellentes contributions et le remarquable travail éditorial de Françoise Santon, la diversité moyenne des parcours interprétatifs laisse peu de place à la confrontation. Néanmoins ce dossier propose au-delà de l'hommage et du témoignage d'amitié une image vivante du sens actuel de l'œuvre de Patrick Beurard-Valdoye, telle que la perçoivent et se l'approprient quelques-uns de ses contemporains aujourd'hui.