Jacques-Henri Michot, Au jour dit par Jacques Barbaut

Les Parutions

06 déc.
2023

Jacques-Henri Michot, Au jour dit par Jacques Barbaut

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Jacques-Henri Michot,  Au jour dit

 

 

• Citant entre guillemets, mais sans référence et tronquée, en page 7 — dite « En manière d’avertissement » —, une phrase de la correspondance de Flaubert (17 déc. 1852, à Louise Colet, où il évoque le Dictionnaire des idées reçues en cours d’élaboration) : « Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru », Jacques-Henri Michot propose une version inédite de ce rêve « moderne » qu’ont caressé bien des auteurs férus à la fois d’intertextualité et d’impersonnalité.

 

• « Pour Benjamin, la citation est la clé de voûte de son dispositif de lecteur. Non pas la citation comme simple exposition de la pensée de l’autre, mais la citation comme geste d’appropriation. Si le lecteur prélève des fragments du passé, c’est parce qu’il est animé par cette mission de sauvetage. C’est tout l’enjeu du Livre des passages, au point que certains lecteurs, comme Adorno, ont pu penser que Benjamin, dans la version achevée, s’abstiendrait de toute écriture propre, se contentant de manifester sa pensée par l’articulation et le montage de celle des autres, au sens cinématographique du terme. »

Bruno Tackels, « Walter Benjamin, lecteur absolu », Revue de la Bibliothèque nationale de France, n° 41, 2012, p. 8.

 

• Alors que J.-H. Michot proposait en 2009 avec Comme un fracas, Une chronique un prélèvement de type horizontal — soit une recension « au rythme du monde et de ses débordements » des faits, mêlant l’extime et l’intime, ayant couru du 29 avril au 20 octobre 2008 —, ce Au jour dit, dont le sous-titre est Le 24 avril en France (1935-2022), suit aujourd’hui sensiblement la même approche, mais cette fois sur une ligne verticale — à la semblance du forage aux fins d’extraction d’une carotte de glace —, et excluant ou quasi toute allusion à la vie personnelle de celui qui se définit ici en tant que « monteur/passeur ».

 

• De 1935 à 2022 : quatre-vingt-huit années, autant d’entrées, entrecoupées sporadiquement par sept « intermèdes » — des citations de Genette, Buñuel, Perros, Danielle Mémoire, Joseph Joubert…, illustrent ou justifient l’un ou l’autre parti pris, telle ou telle caractéristique de ce livre éminemment conceptuel.

 

• « Le 24 avril en France (1935-2022) » : concept que l’auteur ne peut s’empêcher de faire déborder, fuiter, de toutes parts, en tous sens (flash-back, bifurcations, rappels, additifs, rectifications, anticipations, ajouts de dernière bourre — dont la date des prises de note par jhm est donnée à la « minute » près…), géographiquement, dès la première page de texte (1935), des notes de pied indiquent : « en Allemagne, Arno Schmidt…, en Autriche, Alban Berg…, en Suède, Kurt Tucholsky… », et temporellement : « 24 avril 1835 » (un siècle tout pile avant, donc), « Stendhal notait dans son Journal… ».

 

• « Il y a deux siècles », « trois siècles » […], « il y a six siècles, Pétrarque… » (p. 23), « il y a sept siècles » (p. 209) constituent des rubriques infrapaginales — sortes de sous-couches stratigraphiques — récurrentes, usant et abusant typographiquement des petits corps, de cet almanach foutraque, bourré d’infos (faits, listes, noms propres) jusqu’à la gueule.

 

• 1944 : publication aux éditions Gallimard du recueil d’Henri Michaux L’Espace du dedans, anthologie établie par l’auteur.

 

« Pour mes peintures d’empreintes je jette maintenant mes détritus sur ma toile et ils y tombent où ça se trouve alors qu’avant je les disjoignais de façon judicieuse (à mes yeux) après réflexion. » Gaston Chaissac, 1948, lettre à « J. l’A. » (Hippobosque au bocage).

 

• Extraits de correspondances (Ph. Sollers à J. Derrida…), des journaux d’écrivains (Queneau, Leiris…) ou d’artistes, consultations des journaux dits « de presse », des magazines et revues en tout genre, résultats des divers Top 50 (en 1977 : Jean-Michel Jarre, Boney M., Sheila, Demis Roussos, les Rubettes) et autres box-offices ; épluchage des archives des sites généralistes (Radio France, Télérama…), commerciaux (Rakuten, Ebay…), prélèvement des articles publiés par Le Monde, L’Équipe, papier puis écran ; sommaires des journaux télévisés, restitutions des Unes (Charlie Hebdo, France soir) et grands titres du jour (« Les Suisses sont très heureux, les Français un peu moins », L’Express, 2015), dépouillement des publications et bulletins officiels… Le tout, sélectionné et rangé chronologiquement, soigneusement sourcé — colporté, « dragué » dirait-on en terme maritime, remonté dans les filets grâce quasi exclusivement aux possibilités arachnéennes, pléthoriques, de la Toile.

 

• 1979 : « Arrêté fixant la liste des escargots dont le ramassage et la cession à titre gratuit ou onéreux peuvent être interdits ou autorisés. »

 

• 1987 : pour un numéro spécial d’Apostrophes (ce 24 avril-là tombait donc un vendredi), Bernard Pivot reçoit Yves Montand et Edmond Maire, avec diffusion d’un entretien exclusif de Lech Walesa enregistré clandestinement à Gdansk.

 

• Hasard du calendrier ou presque, retour des échéances électorales de la vie démocratique : scrutin du dimanche 24 avril 1988, 1er tour de la présidentielle, au suffrage universel direct, dans l’ordre des résultats : François Mitterrand, qui brigue un second mandat, devance Jacques Chirac et Raymond Barre ; et celui du 24 avril 1995 (lundi, lendemain du 1er tour) : Lionel Jospin est arrivé devant Jacques Chirac, candidat pour la troisième fois, et Edouard Balladur. 

 

• Jours de sortie nationale des films, et ceux présentés à la Cinémathèque, des livres (Nocturnes du Chili, Bolaño, Métro Flaubert, Ph. Bonnefis, Dada Terminus, correspondance Tzara-Mesens, Stabat Mater, J.-P. Verheggen, en 2002) ; bulletins météo et éphémérides — « effet-mes rides », relancerait à peu près Jean-Pierre Bobillot —, programmation radio et télé, résultats sportifs en pagaille, extraits des cours (Deleuze) ou des séminaires (Lacan), emprunts aux ouvrages de référence, dont le Maitron, Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, n’est pas absent ; programmes des colloques, représentations théâtrales, chorégraphiques, expositions…

 

• « Depuis les années 1960 sont apparues des formes littéraires singulières qui privilégient la captation du réel et le montage de documents. Ces factographies initient une littérature de l’enregistrement, qui abandonne la forme narrative au profit de modes alternatifs d’écriture du réel. »

Factographies. L’enregistrement littéraire à l’époque contemporaine, Marie-Jeanne Zenetti

 

• « 24 avril 2011 » (dimanche), dans l’ordre du déroulé des événements, condensés à l’extrême, qui se succèdent et cohabitent : … Rafael Nadal remporte un tournoi à Barcelone contre David Ferrer ; à Pruniers, la Sologne Pétanque obtient sa première victoire contre Lamotte-Beuvron au championnat des clubs par équipes ; une animation festive dans le centre-ville de Nieppe (Nord) avec, dans la rue d’Armentières, le groupe des Pom-pom girl nieppoises ; quatre livres référencés dans le bulletin n° 168 de Poezibao ; sur Arte à 13h30, Raphaël Enthoven reçoit Élisabeth de Fontenay autour d’une réflexion sur l’animal ; sur France Culture, ce sont Des Papous dans la tête avec Patrick Besnier, Hervé Le Tellier, Jacques Valet et Jacques Jouet…

 

• Hommage appuyé à celui qui est nommé le « contemporain capital » (p. 439), parrain omniprésent, et particulièrement à ses 480 « Je me souviens », jusqu’à ces incongrus « regrets » donnant in fine la liste de tous les noms propres cités dans l’ouvrage perecquien de 1978 mais non évoqués dans le présent Au jour dit.

 

 

 

 

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