K.O.S.H.K.O.N.O.N.G., n° 15 par Tristan Hordé

Les Parutions

25 janv.
2019

K.O.S.H.K.O.N.O.N.G., n° 15 par Tristan Hordé

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Mis à part le poème de Claude Royet-Journoud, "Une réalité  singulière", l’ensemble de la revue est consacré à des traductions et l’une d’elles est accompagnée d’un commentaire. Jean Daive a connu Paul Celan — le lecteur se reportera à son Paul Celan, les jours et les nuits (2016) et à La Condition d’infini 5, Sous la coupole (1996) — et a travaillé avec lui à la mise au point de Strette1: la quatrième de couverture de K.O.S.H.K.O.N.O.N.G. donne le fac-similé de la première version, avec les ratures et les corrections de Daive, avec aussi les suggestions de Celan. C’est cette page que Michèle Cohen-Halimi commente en retraçant les circonstances du long échange entre Daive et Celan. Elle souligne l’importance des préfixes dans la première intervention de Celan : les deux poètes déplacent le sens d’un verbe (verbringen) qui s’applique à un mouvement dans le temps pour qu’il concerne aussi l’espace, donc non seulement il est au sens d’un « déport » dans le temps mais aussi de déportation. « Ils imposent au verbe « verbingen » de se distribuer selon les lois d’une forme simultanément spatiale (déport dans l’étendue) et historique (déportation). Ils approchent, grâce à la traduction, les lois de la simultanéité propres à la mémoration, dont la figure est la spirale et non le cercle. » Un état de la traduction est lu plus tard chez André du Bouchet, qui la commente ; ainsi, note Michèle Cohen-Halimi, « La traduction progresse dans l’inépuisable fugue du dire — et non dans l’ineffabilité du dit ». Cette lecture d’une traduction en cours, que l’on maîtrise ou non l’allemand, apprend beaucoup sur la complexité du passage d’une langue à une autre.

   Les lecteurs seront heureux de pouvoir lire une traduction par Christophe Mescolini, "Sappho à Philénis" de John Donne. Cette épitre héroïque, suivie ici au plus près du texte, sans chercher à reconstruire un poème rimé, est le plus souvent absente des choix de poèmes de Donne (on peut lire le texte original en ligne), y compris dans l’anthologie proposée par Robert Ellrodt (Imprimerie Nationale, 1991). Pourquoi ? C’est un poème d’amour lesbien, Sappho s’adressant à l’amante absente Philénis ; elle l’évoque (« Mais oublier, se souvenir : même affliction »), en dit la beauté en termes forts que le traducteur a su restituer, par exemple :

Thy body is a natural Paradise,
          In whose selfe, unmanur'd, all pleasure lies

devient

                  Ton corps est un paradis naturel

                  Sans fumure, au sein duquel s’étend tout plaisir

À lire ainsi traduit cet éloge de l’amour (« C’est toi que j’appelle au miroir de moi »), on souhaiterait que l’ensemble des épîtres et des sonnets de John Donne soit ainsi revisité.

   Une autre traduction, celle des sonnets CXXXV et CXXXVI de Shakespeare, ouvre la revue. Contrairement à bien des devanciers (les plus récents sont Frédéric Boyer et Yves Bonnefoy), Pascal Poyet choisit de les restituer en prose, sans marquer la construction anglaise. Il serait intéressant de comparer les différentes tentatives de restitution, on se contentera de citer une traduction ancienne du premier quatrain du sonnet CXXXVI, en vers, celle en 1900 de Fernand Henry2 (de l’Académie française), avant le texte original et le choix de Pascal Poyet :

                    Si ton cœur te maudit pour m’avoir fait venir,

Jure-lui que Will seul fut ton désir suprême.

Et d’ailleurs n’est-il pas l’asile du désir ?

Donc, au nom de l’amour, aime celui qui t’aime.

 

If thy soul check thee that I come so near,

Swear to rhy blind soul that I was thy Will,

And will, thy soul knows, is admitted there;

Thus far for love my love-sweet, sweet, fulfil. 2

 

Trop près, moi ? Un reproche. De ton âme,

cette aveugle ! Toi, jure : C’était mon Oui !

Là, ton âme le sait, oui est admis. Par amour,

Remplis, chère, tout mon amour. […]

Quitte à ajouter un commentaire, on relit la fin de l’introduction de Frédéric Boyer à son édition : « Traduire, et retraduire, est une nécessité pour nous sauver, collectivement et individuellement, de l'oubli dans lequel nous sommes. Nous sommes oubliés des œuvres et de leurs langues. Les retraduire c'est réveiller leur mémoire de langage. »3

   Martin Richet traduit "Vérité & vie du mythe", sous-titré "Essais d’autobiographie essentielle", de Robert Duncan, qui insiste sur le poids des histoires entendues dans l’enfance, « sol pour ce que l’homme imagine être dans lequel [sa] propre nature s’enracine et croît. » Le même traducteur propose également deux lettres de Lorine Niedecker à son ami poète Cid Corman, dont la lecture fait souhaiter une édition de cette correspondance.

Voilà un ensemble très varié qui, outre le plaisir de la lecture, engage à réfléchir sur la pratique de la traduction.

 

 

 

 

1. Le poème Srette traduit par Jean Daive a donné son titre à un recueil qui comprenait aussi Méridien et Entretien sur la montagne (traductions de Jean-Pierre Burgat, André Du Bouchet et John E. Jackson et a été publié en 1971.
2. Fernand Henry, Les Sonnets de Shakespeare, Ollendorf, 1900, p. 136 (Gallica) , The Oxford Shakespeare, The Complete Works, Clarendon Press, Oxford, 1968, p. 768.

3. William Shakespeare, nouvelle traduction par Frédéric Boyer, P.O.L, 2010, p. 11