Les dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont par Christophe Stolowicki

Les Parutions

25 juil.
2019

Les dimanches de Jean Dézert de Jean de La Ville de Mirmont par Christophe Stolowicki

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

Jean de la Ville de Mirmont, 1886 – 1914. Jean Dézert, publié en 1914.

 

Dépression, dépressif ont depuis longtemps perdu leur sens premier, intact dans ce petit roman carré : dépressif ou happé par le vide aspirant, le quotidien, l’anonyme, le bien élevé, celui du dimanche en ville au temps où n’existaient pas les week-ends ; d’un temps ici suranné où les foules seraient pourtant les morts de la Grande Guerre ; où les fonctionnaires étaient encore les ronds-de-cuir. Roman de poète qui a publié quelques vers, marqués par Baudelaire ; de poète comme on l’était en ce début de siècle avant de devenir romancier ; grand petit roman : de romanesque désert, étale, minimal, théorique.

 

Deux Bordelais à Paris, de même milieu sinon religion, égale ambition littéraire. Ne pas lire, ou distraitement, la préface enthousiaste de François Mauriac. Une postface eût été de moindre gâchis. 

 

« Ses yeux ne quittent pas la terre, ses regards ne s’élèvent pas au-dessus de ce monde, où, si certains sont acteurs et d’autres spectateurs, lui n’est que figurant. » Ou, en  tableau clinique préventif écrit au même âge, le pendant polaire d’un maniaque Monsieur Teste. « Jean Dézert ouvre l’agenda, doré sur tranche, dont il a fait son livre de raison. À la page : 10 octobre, Saint-Paulin, il note : Néant. Puis il fume une cigarette, n’ayant rien de mieux à faire avant de s’endormir. » Précis de non-être, évacuant le non-être. Au bureau, ayant accompli toutes ses besognes, l’employé compose des vers. Notre plaisir de lecture vient peut-être de la consciencieuse réduction (au sens jivaro) de l’autobiographie en autofiction.

 

Vie alentie, maximes de Confucius comme pense-bête, cependant qu’« une vieille femme vendait des fleurs, comme les fous vendent la sagesse ». Un non-art de « flâner avec méthode », en « suiv[ant] les conseils prodigués sur les prospectus qu’on lui distribue ».

 

Du poète le romancier a gardé une mise en abyme de tous les instants, un contrôle explicite ou ténu des fils de marionnette, le même harnachement du récit que du personnage : l’insignifiance ordinaire à jalons. Le lâcher des rênes y gagne, en résonance à facettes, « une flore de pensées métalliques ».

 

Jean Dézert s’enhardit, aborde une jeune fille au Jardin des Plantes « devant la fosse des ours blancs ». Mais il « ne possède pas le moins du monde l’art d’émailler sa conversation de tous ces riens charmants qui plaisent tant aux femmes ». Une partie de campagne manquée parce qu’il s’est mis à pleuvoir rapproche les amoureux à l’encontre de toute vraisemblance. Chastes fiançailles que rompt l’enfant gâtée par le même caprice d’auteur.

 

Le petit volume donne à la suite les vers commis, quelques autres proses de moindre tonneau, la plupart de publication posthume. Mobilisé, Jean de la Ville de Mirmont meurt au Chemin des Dames.