Nécessaire et urgent d'Annie Zadek par Bruno Fern

Les Parutions

07 mai
2013

Nécessaire et urgent d'Annie Zadek par Bruno Fern

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Cet ouvrage, avec un autre déjà recensé ici, inaugure une nouvelle collection qui se veut placée « sous la protection de Pierre Reverdy ». Dans ce triptyque, il est question d’absence, d’en parler ou, plutôt, de la parler tant les formes adoptées en portent les traces. Absence de celles et ceux auxquels on se sait intimement lié et pourtant séparé par les multiples rugosités du réel, d’où l’obligation vitale de chercher à combler les vides : « D’ailleurs je n’en peux plus. / À présent. / Il est temps que certaines choses soient dites. // (Car qui me délivrerait sinon moi-même ?) »

 

Le premier livre est intégralement constitué de 524 questions posées par un locuteur désigné au pluriel (nous – au-delà d’une hypothétique fratrie, la génération qui a vécu une expérience analogue) au couple parental qui n’y a pas répondu ou, du moins, pas suffisamment. En cinq parties : les raisons qui ont conduit les parents à choisir, avant 1939, l’exil vers la France et les réactions de la génération précédente qui a préféré ne pas quitter la Pologne ; les relations familiales et l’environnement, aussi bien les lieux de vie que la dimension culturelle – et, tout particulièrement, le rapport à la langue; le sort réservé à ceux qui n’ont pas voulu partir ou, plus justement, fuir malgré les persécutions politiques et / ou antisémites, ainsi que les motifs de leur décision ; les circonstances probablement atroces de leur mort ; les conséquences sur la 3ème génération de ces événements qui la hantent.

 

Le fait de n’avoir recouru qu’à des questions engendre de nombreux effets. Comme on l’a vu, cela n’empêche pas d’esquisser une histoire, d’autant plus poignante que sa trame est pleine de trous, à l’image de cette transmission familiale qui a eu lieu souterrainement, à travers les silences. En outre, quoique le tragique domine évidemment, cette interrogation sans fin contribue à contenir l’émotion en laissant les choses en suspens, ce qui permet de ne pas imaginer que le pire (d’ailleurs, même les moments de bonheur sont envisagés : « Que faisiez-vous les jours de fête ? Alliez-vous danser ? Flirter ? Ou fumiez-vous des cigarettes ? Vous connaissiez-vous tous les deux ? Étiez-vous déjà amoureux ? »), voire d’aller parfois jusqu’à ce que l’on peut prendre pour de l’humour : « Parlaient-ils avec un accent ? Faisaient-ils sans arrêt des fautes ? Parlaient-ils comme le Baron Nucingen (le « Paron te Nichinguene ») dans Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac ? ». Enfin, cette incertitude irréductible devient générale puisque rien ne paraît désormais sûr, ni ce qui pourrait être qualifié de « beau » ou de « bon » (et, au passage, la fameuse possibilité de la poésie) ni même la disparition qui, c’est connu, ne saurait exister pour certaines instances psychiques : « Est-ce qu’il est mort, Peter Zadek ? ». Bref, il s’agit là d’un livre des questions [1] qui touche à l’essentiel avec une apparente simplicité d’expression d’où est exclu tout pathos.

 

La partie centrale de l’ouvrage est faite de douze photographies d’Arno Gisinger qui présentent des objets appartenant à du mobilier volé à huit familles juives autrichiennes en 1938 [2]. Chacune d’elles constitue l’irruption d’une intimité muette à jamais forcée, évoquant autant la vie que son anéantissement car ce ne sont vraisemblablement pas que les objets qui furent alors volés mais également l’existence de leurs propriétaires. Objets donc brutalement soustraits à leur usage, c’est-à-dire à leur inscription dans un récit familial, et à leur éventuelle transmission, sauf à celle de la mémoire collective. Posés comme.

 

C’est d’ailleurs par des questions que commence le deuxième livre où tout tourne à nouveau autour de l’absence – un « fantôme », celui du père décédé peu auparavant, étant suggéré dès le début. Sa fille, la narratrice, se retrouve seule après l’avoir accompagné pendant sa maladie, non sans difficulté : « mais c’est fini tout cela / les scènes / les insultes / les gestes de fou ». Lui, le voyageur de toujours (« Enfant déjà, mon père ne brûlait plus que de l’impétueux désir d’atteindre un jour enfin le Nord du monde entier. ») qui, d’avoir tant parcouru, nommé et décrit les espaces, a cru avoir « réalisé son rêve » et, revenu de tout (des voyages, de la nature, de l’art, etc.), finit par en mourir. D’où l’accent mis sur le désir, celui du père malade envers sa femme morte, qu’il expose à sa fille avec une insistance quasi incestueuse, plongeant au sens propre dans les vêtements de la défunte (dans leurs textures qu’il n’hésite pas à prendre en bouche et dans leurs odeurs) jusqu’à se croire transformé en elle : « Maintenant je peux aussi rentrer dans ses robes j’ai souvent essayé déjà. / Le seul ennui c’est mes cheveux qui sont trop courts / mais sinon / à part ça », mélange des sexes qui entre en résonance avec celui des vivants et des disparus (« Le pauvre / il a déjà complètement oublié qu’il est mort. » – là encore avec un humour subtil) et celui des genres dans le texte (récit, poésie et théâtre). Désirs de sa fille qui, bien que voulus autres que ceux du père, leur font étrangement écho : voyager pour essayer d’échapper à ce qui au final demeure cependant un « Territoire Même du Déjà-Vu » et être aimée, une attention particulière étant accordée aux positions comme il le fait lui aussi : « Maintenant / toutes les nuits / je pense à l’amour / je pense à des vues de l’amour / j’arrange des postures / j’imagine des scènes / je fais prendre des poses », souci qui rejoint celui de l’écrivain avec les mots – tentative pour réunir les conditions de soi [3].

 

 

P.S. : J’ai écrit ma note avant de lire ce qui figure dans Poezibao et vaut le détour, au-delà des précisions biographiques.



[1] Titre d’une œuvre d’Edmond Jabès dont Paul Auster a écrit qu’elle « combine toutes les formes en une mosaïque de fragments, d'aphorismes, de dialogues, de chansons et de commentaires qui gravitent indéfiniment autour de la question centrale du livre : comment parler de ce qui ne peut être dit ? La question, c'est l'holocauste juif, mais c'est aussi la littérature elle-même. » (Paul Auster).

[2] Elles font partie d’un ensemble de 645 photographies commandité par le Kaiserliches Hofmobiliendepot, le Mobilier national autrichien à Vienne et participent à la composition de la performance Nécessaire et urgent sur une lecture d’Annie Zadek 

[3] « Chez Celan, la constitution de soi en tant qu’Homme se fait dans le langage, à travers le discours. » (Marko Pajevi, Le travail du sens de l’Homme. La poétique de Paul Celan, revue Po&sie, n° 94, 2001.)