Œuvres de Georges Perros, Quarto par Marie-Hélène Gauthier

Les Parutions

05 déc.
2017

Œuvres de Georges Perros, Quarto par Marie-Hélène Gauthier

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   De l’œuvre de Georges Perros, on ressort toujours un peu bancal, remué, modifié, par les tissages inédits de ses mots qui pincent le réel dans les filets d’une écriture évasive et font s’élever le chant « des grands oiseaux du sacré » (Papiers collés 2, Quarto, p. 914). Perros avait pris le maquis de la solitude parce qu’elle le jetait à la vérité de l’impression, qui touche à la vulnérabilité de chacun, qu’aucun vêtement d’emprunt ne vient déporter du vrai : "L'homme n'a de véritables, de sensibles contacts avec les choses et les êtres que seul. Je sais cela. Je ne cesserai jamais de le savoir." (Le cahier acajou, Quarto, p. 949). Et dans cette écriture si singulière, qui étrangle d’émotion, traverse l’ordinaire, l’étrangéité du monde et des autres sans jamais appuyer, mais avec une vitesse d’intuition circulante qui nous les fait entendre autrement, la « modestie attentive » remet en mains silencieuses les émotions grappillées, un regard d’une acuité peu égalée, une finesse critique insensée. Georges Perros s’est fait un « non », par des chemins de traverse, une vie en marge d’un monde où l’on « parle du nez croyant parler de l’âme », et dans ces embardées de côté, ces sinuosités inventées au creux de lectures qui devaient tramer le fond de ses jours,  comme les embruns, la force de la mer et du vent, les marins et leur puissance de vie immédiate, la tendresse renversante pour la famille et le repli derrière le paravent pour tracer ses jetées de pensée au lecteur, il creusait une percée qui brassait la fragrance essentielle d’un texte soumis à sa critique, ou la fulgurance d’un texte écrit par lui. Auteur sans le revendiquer, il a bâti une œuvre véritable, rassemblée pour la première fois dans un travail monumental, qui en restitue l’architecture historique, augmentée d’inédits, de documents iconographiques, de riches notes accompagnatrices, qui rend à la tonalité fragmentée sa vitalité essentielle. Thierry Gillybœuf souligne dans sa belle préface des traits essentiels du « contrebandier de la littérature », dont cette conception si incarnée de la poésie

" Trois marches pour dégringoler
            Dans l'ombre des choses humbles

            L'odeur de la réglisse, du pierrot gourmand
            De la semelle de caoutchouc

           De l'essence

           De la vie "

(Poèmes bleus, Quarto, p. 553)

 

    « Coulisseux », il éminçait le soi effrangé des fausses identités, fuyait au moindre risque de déviation du juste (dont celle de l’imaginaire, qui lui a barré les voies du roman), qui lui était signifié par une « sensibilité rétractile ». Se dépouillant – et l’on peut comprendre l’importance de l’ascèse, dont celle de Plotin - il affûtait ses instruments de meilleure sensibilité et, s’y confiant, trouvait le moyen de tracer la route d’une forme plus ajustée, d’ouvrir les chances de plus grande résonance. Dans les émotions d’un être écorché, une misère matérielle, une volonté surplombait, de s’en tenir au principe, au plus haut de soi-même.  Et c’est dans le hasard jamais programmé d’une éthique de vie, d'une métaphysique poétique de l'existence, qu’il s’est sculpté comme un "merveilleux caillou maritime" (dit du Woyzeck de Georg Büchner, Lectures, Quarto, p. 306).  On mesure la portée, qui n’est pas seulement de littérature, de sa conception de la poésie, ardemment défendue dans une polémique sourde avec Brice Parain, qui revenait toujours à des considérations de langage : « Le plus beau poème du monde ne sera jamais que le pâle reflet de ce qu’on appelle la poésie, qui est une manière d’être, ou, dirait l’autre, d’habiter ; de s’habiter. Toutes les réactions des hommes relèvent de la poésie. Ça ne trompe pas. La poésie, c’est l’indifférence à tout ce qui manque de réalité » (Correspondance Brice Parain / Georges Perros, Gallimard, p. 157). C’est dans la réalité la plus ordinaire, dans la présence ombreuse des choses, qu’il faut humer le vrai et la poésie qui le donne à sentir, et non dans les considérations stylistiques. Perros s’en explique ailleurs, dans une lettre cruciale à Maxime Caron, qu’il exhorte, comme pour lui-même, à libérer le banal de l’insignifiant, à aérer l’anecdotique insuffisant, si l’on voulait retenir un fond de vie sous les mots : « Mais c’est très difficile, parce que rien n’est banal, mais tout peut être insignifiant. Un homme qui aime une femme, c’est insignifiant. Pas banal. Et quand on se mêle de le dire, il s’agit d’encadrer cet « insignifiant » par ce « pas banal ». […] Il y a comme un furet qui passe dans le cœur du langage, et décrète la profération, le chant » (L’Autre Région, Lettres à Maxime Caron, éditions finitude, 2002, pp. 23-24). C’est sans doute à cela que tient la puissance de l’écriture de Perros, de capture du réel pris dans la dimension brouillée de sa réception immédiate, et rendu en clarté métamorphosée, dénué de tout fard littéraire.

   Georges Perros n’a donc pas fait œuvre de littérature. Pas volontairement : sa ligne de visée se situait ailleurs, dans le mystère de l’être en vie et de la question de savoir s’il est possible d’habiter, ce soi, l’espace autour de lui, qui comprend tous les autres, ceux qui sont loin, et parfois si près, à portée de fraternité sensible et poétique. Il lui fallait atteindre l’humain : "c'est l'homme que j'aurais voulu apprendre par cœur, le poème de l'homme sans poème, mais gorgé de poésie." (Papiers Collés 2, Quarto, p. 907). La poésie qui porte attention à tous les manques à être de l'homme, lui permettait d'être « vécu, un peu ». Il aura donc fait œuvre de « poéthique » au cœur de cet humain gagné sur la distance et les déserts de chacun, « ton désert a touché au mien, ce qui prouve qu’écrire, fût-ce en sourdine, n’est pas tout à fait vain », écrivait-il à Lorand Gaspar (Correspondance, éditions La Part Commune, 2001, p. 34). Une communauté se tisse, de compagnons de poésie, depuis le repli derrière le paravent. Il était temps de l’entendre, ce paravent si lointain et discret.

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

édition Thierry Gillybœuf
Quarto / Gallimard, 2017
1600 p.
32 €.