Précisions de Benoît Casas (1) par Christophe Stolowicki

Les Parutions

07 févr.
2019

Précisions de Benoît Casas (1) par Christophe Stolowicki

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Fragments, éclats de notes de bas de page basculées tel un colis fragile en bas haut, en bah bas que le bât blesse, en b bas dont rebat, abat ses cartes un antiphilosophe. Saisies en absence (celle de tout bouquet), in absentia de l’essaim des sens, d’essence  volatile à points d’appui. Bribes, tessons de notes sans appel (de note), excluant toutefois toute définition, un Modern Jazz Quartet les pianote les égrène tant au vibraphone qu’au piano pensé.

 

« 34. Toujours à respirer » – celle absente de tout bouquet, je savais que je la trouverais.

 

À peu par page aux trois premières (trois, quatre, cinq), bien vite une amplitude de croisière acquise, sans jamais excéder le format.  Benoît Casas a composé son livre comme un montage, collage, patchwork plutôt que rapiècement, une passementerie de fils à fils en trame, un trésor d’île en île de sa bibliothèque. Toutes les pensées en retard de ses auteurs favoris, non lâchetés mais scrupules d’avoir été assez exhaustif, clair, de ne pas avoir cité ses sources, d’avoir omis l’essentiel – mixées, amalgamées en notes peu florales, un chypre, un pot-pourri, un ô de toilette de la pensée.

 

Ce que la corde à nœuds est au collier de perles, son opposé, son ô posé comme le zéro absolu et absous.

 

Précisions, commentaires sans terre à cœur de lion, substantiels retours de tremplin. « 1297. La vraie splendeur est passée telle la poussière des ailes d’un papillon, à travers les mailles de mon filet grammatical. » Perte fertile, degré second ou tiers, vent favorable, degrés d’accès au temple.

 

Comme une justification a posteriori du nom de la maison d’édition que dirige Benoît Casas, Nous. D’érudition excédant toute culture, de culture macérée, confite dans l’érudition, je s’efface, sinon celui de Mallarmé, l’indélébile. Ou de Lucrèce. Flotte, émane un consensus de poètes matériels, d’érudits de poésie matérialiste, un unanimisme de contempteurs de l’âme qui l’ont par lamelles régénérée. Nous, de majesté en éparpillement. Le disparate, le coq à l’âme, le swing et le retour de quelques thèmes lancinants, lents cillant, battu leur jazz de paupières d’insomnie. « 98. Sa conception de la connaissance s’explique de la même façon que le passage de l’Évangile sur les eaux de Bethséda : elles n’apportaient de guérison, lisons-nous, que si elles étaient agitées. »

 

« 115. Fantastique magasin de bric-à-brac. » Livre en abyme de rehauts, sur les brisées du critique déployant un apparat d’Attila. « 165. Piqueté d’images et de mots et proposant des énigmes. » « 198. L’ascendant soudain de la phrase qui nous heurte au détour d’une lecture. » Que rajouter ? Il faudrait laisser reposer.  C’est exactement ce qu’a fait Benoît Casas avant de conclure, comme il l’indique en épilogue.

 

Se dessine un autoportrait en creux, en pleins, en déliés : d’un poète en accord avec de nombreux lecteurs et poètes de son temps, ainsi que de quelques ascendants spécifiques à son temps (Wittgenstein). D’un poète apoétique, préférant le péristyle au plus secret d’un temple grec. Qui de l’aède et du rhapsode traque, assèche, mouille les filaments, qui d’embardées traque, rejoint le barde. « 222. C’est aussi l’effacement du statut de l’artiste en tant que créateur singulier dont il est question ici. » Bientôt, dans la grande tradition du moi haïssable, Lacan l’anti-narcissique à la rescousse. Ou « 265. Récit de vie, récit de vide. » Horresco referens, sans bouder mon plaisir.

 

Mais. Dès qu’un recul est pris, revient en force la sensation d’avoir absorbé en jouant du nutriment vital, en promenade appliquée, nonchalante, au plus universel d’un soi contemporain. Rien de soi ? Tout en soi. À citer, sous-citer, susciter, Benoît Casas nous poudre de l’entrelacs d’ailes de son grimoire. Leçon de modestie, on ne sait plus où donner de l’acquiescement. Tout ce qu’on a cru découvrir déjà exprimé à maints angles d’attaque. Cela sans accablement, l’art du montage distrayant l’ego. Une merveille typographique, l’esperluette cetera (« &c »), en guise de points de suspension et de leur impolitesse, allège le tourment.

 

Plutôt que de rendre à chacun scrupuleusement son dû ?

 

Mais. L’amoureux d’Italie (« 533. La Sardaigne est partout où l’on dort seul. »), le passionné de Dante. Qui fait découvrir Rachi, au plus noir de l’Histoire juive. Qui en quinze jours de lecture me nourrit d’un an. Qui (« 530. C’est dans tout indifféremment que j’ai chance de trouver ce que je cherche  puisque ce que je cherche je ne le sais. ») pratique un art de lire réconciliant, Mulligan Meets Monk, le hard bop et le cool. Qui toutefois (« 570. Aristote se plaignait déjà de la ponctuation, voire de la non-ponctuation, des écrits d’Héraclite. ») n’a pas compris que les Grecs n’ont pas compris Héraclite, et de cette non-ponctuation trouverait une explication chez Andrea Marcolongo. Sa fraîcheur (« 645. Ce que j’en ai lu jusqu’à présent m’a complètement dégoûté de Hegel », Heidegger traité à même escient). Qui de ces bribes et de leur mise en contexte constitue un corps de non-doctrine. Qui de tous ceux qu’il eût été superfétatoire de nommer en regard d’un fragment ou d’un titre (Jünger, Héraclite, Montaigne, Flaubert, Deligny, Searles, Claudel et tant d’autres évidents à d’autres plus érudits que moi) nous prodigue des reconnaissances goûteuses affleurant comme des  secrets partagés.

 

Rendant à chacun discrètement son dû.

 

Précisions, un livre, malgré toutes les citations de Lacan et sa prétention à poète, inspiré par la poésie de la psychanalyse, tant à l’encontre de son titre une attention distraite peut s’y resserrer sur sa substantifique proie. À mi-corps un intermède, le montage change sur quelques pages où les fragments se complètent se répondent, en variantes d’apparat critique. Ce dispositif revient par la suite par intermittence, plutôt en fin de page, comme un cran resserré de poésie. Érudition plonge ici dans culture, la vivante des siècles (« 1467. Les Romains tuaient lentement ce poisson sur leurs tables pour se réjouir au spectacle changeant de ses couleurs mourantes » mieux qu’on ne suit en voiture celles du crépuscule en ses métamorphoses de nuages). Les dernières pages seront brèves. Quelques unes à présent tournent à poèmes – graphiques, renflés au cœur à l’instar du livre.  L’art lettré de voyager (« 1580. Dans de beaux pays, certains voyageurs emportent des miroirs pour voir une seconde fois, sous leurs yeux qui s’éloignent, le charme du chemin parcouru »). Livre tout en « 1628. Détails laconiques à longue portée », l’abyme d’abyme se resserrant. L’intelligence à cru, l’intelligence composite ne lâchent pas ; plus on avance, plus le bonheur de lecture se confond avec un art de vivre. « 1857. Un silence qui est la seule façon de ne pas se taire », on avance vers la fin à petits pas serrés de sonate. L’esperluette de prolongement de fragment ne se mouille plus du de cetera. Le livre-poème tourne au vaisseau de nuit. Je suis profondément d’accord, tout en accords de désaccord. Le fourmillement latent presque aussi beau, encore plus beau que Le dictionnaire historique de la langue française dirigé par Alain Rey. Un dictionnaire du jazz arrangé en jazz. Quelques pages en regard tout en brèves et tout en longues. Semis d’approximativement dernières phrases de poète. De plus en plus lapidaires. « 2458 [et finale]. Un jour tu es venue. »

 

Que le parti pris de modestie ne trompe pas. À l’art de lire se suspend ici tout art d’écrire, l’art d’écrire y trempe comme dans le vivant, comme dans le vécu.