Qui si je criais ... ? de Claude Mouchard par Ronald Klapka

Les Parutions

13 juin
2007

Qui si je criais ... ? de Claude Mouchard par Ronald Klapka

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Depuis ma conscience est une chaussure tordue.




Témoigner pour le témoin, cela ne se peut, avait prévenu Paul Celan : à la place de, certes ; en direction de, nuance ! infime, mais chance, oui, risque à courir pour le « reste à chanter ».

De cette mince lumière provient : « Qui, si je criais... ? », de Claude Mouchard , douze années de recherches (paris 8), d'écoute et de lecture attentives d'un poète (et passeur, cf. l'activité inlassable dans la revue Po&sie), et citoyen du monde (lire : Papiers !)

Laurence Teper a pris ce beau risque éditorial.
Disons tout de suite que c'est de la très belle ouvrage , format, composition, ordonnancement, typographie et jusqu'à la discrète illustration d'Anselm Kiefer en page de couverture.
Plus encore voilà un livre difficile et nécessitant tout un travail de passeurs : enseignants, documentalistes, bibliothécaires, libraires, journalistes devront donner la note juste pour se (la/le) faire entendre.

Il en est, bien sûr : voir Patrick Kechichian (Monde des livres du 10/05), la place accordée dans le même supplément, le 24/05 à Claude Mouchard Témoigner de l'insoutenable à l'occasion des Assises internationales du roman, l'accueil d'une grande librairie parisienne, et ce soir même (11 juin) une émission de France-Culture - Surpris par la nuit (réécoutable une semaine durant). Nous savons aussi qu'il y a le flot incessant des « variétés », dont le grondement et le flux désordonné étouffent pour une grande part les cris en provenance des régions martyrisées de notre planète, et ne sont pas propres à accorder place à un essentiel, pourtant vital.

Appel à témoins donc. Sur cette voie : Catherine Lépront, « Entre le silence et l'œuvre ».
Alors que l'ensemble du livre questionne essentiellement la création artistique, aux pp. 65 à 70, je relève quelques notations capitales dans une Brève réflexion, en réponse à un questionnaire sur l' «unicité » de la Shoah, et en particulier cette distinction simple et parfaitement opératoire entre témoins directs et témoins indirects.
Deux forts exemples me sont apparus dans le livre de Claude Mouchard. Celui de Geoffrey Hill, avec des poèmes comme Chant de septembre ou Ovide sous le III° Reich. Mais plus encore peut-être, celui apporté par Pierre Pachet dans Devant ma mère, et que Claude Mouchard a inséré in extremis dans son ouvrage (175-180), où les gestes de la mère et les phrases du fils feront se dire au lecteur « A quoi est-ce que j'assiste ? »

C'est aussi la question qui revient de la mention de Dans le nu de la vie et Une saison de machettes dans l'évocation du génocide rwandais.

Prêter attention aux récits des victimes - grâce à l'écoute sobre et précise de Jean Hatzfeld et à ses transcriptions minutieuses -, c'est découvrir ce que fut leur enfermement dans le présent de la violence totale. Leurs propos nous font, par instants, entrevoir l'horreur avec laquelle elles découvrirent qu'elles étaient livrées, elles et leurs proches, à ce présent sans issue.
Et une question, qu'elle soit ou non formulée dans leurs paroles, nous atteint, nous entame en tant que nous : pourquoi toute présence autre s'était-elle absentée, pourquoi tout « tiers » qui aurait pu s'interposer s'était-il retiré ?
« Nous », lecteurs, nous trouvons alors confrontés à cette place désertée sinon par nous, du moins par ceux qui agissaient - ou n'agissaient pas - en notre nom.

Cette question hante tout le livre, nous ne listerons pas tous les auteurs convoqués, car il s'agit d'un livre-somme, qui plus est ouvre non pas sur une bibliographie, mais sur une bibliothèque. A noter toutefois la citation de Vladimir Holan, à l'orée de la quatrième partie :

En poésie on n'est jamais dispensé de rien.

Et c'est indissociablement la littérature (Antelme, Kertesz ... ), le poème (Celan, Nelly Sachs, Tarakabe Toriko ... ) qui fait « la matière de l'interlocuteur ».

Ainsi comment pourrais-je désormais oublier les mots du chapitre « Sutzkever à Nuremberg » (153-159) :

Depuis ma conscience est une chaussure tordue.