La revue L'Etrangère (n° 21/22) par Ronald Klapka

Les Parutions

11 juil.
2009

La revue L'Etrangère (n° 21/22) par Ronald Klapka

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La revue L'étrangère - 3 numéros par an, dirigée par Pierre-Yves Soucy en est à son n° 21/22, réunissant thématiquement sur l'interdit, poètes, juristes et philosophes. Pierre-Yves Soucy conclut sa présentation : Mutation de la société, interdit et création avec ces mots :

« D'où cette exigence, pour toute œuvre qui mérite attention, de prendre à bras-le-corps aussi bien l'époque et les mutations qui l'affectent, les conventions et les soumissions et les interdits qu'elle reconduit, afin de rendre possible ces subversions mises en œuvre par une parole capable de faire sentir et de faire comprendre la singularité du monde dans lequel nous sommes, au-delà de toute tentative d'occultation ».

Oui, impossible de ne pas songer à la lecture de ces lignes au récent petit essai de Bruce Bégout, avec cette découverte fondamentale d'Orwell que « la décence ordinaire est le revers de l'apparente indécence publique ».
Bousculant allègrement le sommaire, je mets en évidence les fragments (épars) de Laurent Six, en particulier cet incipit :

« Il n'y a qu'une façon de se connaître soi-même. C'est de se débarrasser de la culture. …crire ».

De qui fait à propos de Raoul Vaneigem, l'éloge de la vie affinée, on ne peut attendre moins ! Associant Rémy de Gourmont, les Tobriandais, les interdits papaux relatifs à l'opéra entre 1689 et 1798, Tinto Brass et quelques autres réflexions ou apologues, la contribution justifie amplement son titre, Dire entre les mots : l'interdit créateur.
Ceci posé, rejoignons Patrick Beurard-Valdoye : Et il serait interdit de nous dire poète ? pour lever un trouble à propos d'une assertion de Ponge. Il sera alors possible de lire les quelques notes de Jean-Paul Michel, de repérer l'interdit dans l'assignation télévisuelle à résidence, le formatage de la pensée et de la vie qui vont avec. Ce que confirme Bernard Desportes débusquant la confusion aliénante entre liberté et permission(s).
Juriste, Agnès Tricoire s'inquiète des dangers du relativisme pour la liberté de l'art, et met en lumière le danger de juger une œuvre selon ce qu'on croit en comprendre. Un article des plus importants pour démêler ce qu'il en est de l'œuvre et de la publicité, avec in fine cette question-clé : accepte-t-on que tout soit marchandise ? Une forte réflexion, charpentée, avec des exemples précis, argumentés. C'est en philosophe qu'Agnès Lontrade, complète cette étude avec Interdit et censure ; les délais de publication ne pouvaient lui donner de connaître les derniers rebondissements relatifs au procès fait au CAPC de Bordeaux.
Les lecteurs d'Hervé Castanet -surtout s'ils ont lu L'Angélique et l'Obscène, cf. cette recension de Ph. Boisnard - et de Véronique Bergen, auteure d'une monumentale Ontologie de Gilles Deleuze - ne seront pas dépaysés par leurs substantiels articles, et se verront confirmer que la « science des singularités » et que le grand lecteur de Kafka ont toujours à dire sur loi /désir / transgression.
Du côté de la pensée encore et toujours, le latin d'Ovide : Nitimur in vetitum (semper cupimusque negata) sous-tend le propos de Christophe Van Rossom, pour s'attarder sur Ulysse, la peinture de Jean Rustin, et le Tristan et Iseut de Béroul (et son philtre à effet limité) ; Henri-Pierre Jeudy examine quant à lui la constellation des limites qui sont notre lot, et ce qu'il reste de possibilité de créer un « ailleurs », constellation que David Christoffel désigne par étouffoir suroxygéné, soulignant qu'il traitera « la forte discursivité dans laquelle nous baignons, comme une espèce de gros doudou général ! » Ce que ne dément pas l'USINAREVA de Cuhel :

Dans le monde USINAREVA/voter est un droit/Homoncule/vous avez le droit/de voter/oui ou oui-da

Je fais un sort à part à l'article de Gabrielle Napoli, qui traite de la réception de l'œuvre d'Imre Kertész qu'elle désigne comme l'écrivain interdit. Il appelle en particulier une lecture du Dossier K., celle d'une « voix discordante dans la convention de l'illusion consensuelle, maintenue au prix d'un effort surhumain ». La place de cette contribution se justifie d'autant plus que l'Histoire en question nous est proche, très proche, dans l'espace comme dans le temps, et que le topos mondialisé la mettrait volontiers aux oubliettes. Gabrielle Napoli montre que c'est dans « l'inter-diction » - c'est sans se dire écrivain que l'on peut se dire écrivain - qu'Imre Kertész dépasse les impasses du témoignage : « l'inconcevable et inextricable vérité » ne pouvant être rendue qu'à l'aide de « l'imagination esthétique ».