Un coup de dés de Claude Minière par Christophe Stolowicki

Les Parutions

27 oct.
2019

Un coup de dés de Claude Minière par Christophe Stolowicki

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Au temps où l’homme est Un, le génie (1623 – 1662) est mathématicien quelques années avant que poète – les hommes sachant compter quelques millénaires avant d’inventer l’écriture, l’ontogénèse suivant l’Histoire. En un siècle de foi d’État le poète fait taire ses doutes inconscients et lance en coup de dés son célèbre pari. À celui de l’absolutisme il prend le parti des réprouvées de la foi, les solitaires jansénistes de Port-Royal des Champs (développant des arguties illisibles à un contemporain) et s’abîme dans ce qui n’est jamais mysticisme mais une succession de coups de génie. À l’âge d’or de la philosophie où un encarté ânonne cogite ses infantiles sommes sommes sommes (cogito ergo sum sum sum, raille Gide), le mathématicien poète avec plusieurs siècles d’avance, à l’intersection de quelques droites rayonnantes d’une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part – encore qu’il doive cela à Nicolas de Cues (1401 – 1464) –, sait que jamais un coup de dés n’abolira le hasard.  

 

À plusieurs envois de lancette érudits et traducteurs, Claude Minière nous invite, nous incite à relire Pascal. Publiciste du christianisme démontrant que la religion n’est point contraire à la raison ; dénonçant deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison ; dédaignant les sophismes des preuves de l’existence de Dieu (les preuves de Dieu métaphysiques) – par les procédés de la raison la plus raisonnante, Pascal accomplit l’autodafé de la raisonneuse raison. Ce que Claude Minière traduit en grand lecteur tutoyant le génie : « Blaise […] va dénoncer deux erreurs de lecture : prendre tout littéralement, prendre tout spirituellement » ; « Blaise vise le point où tomberaient toutes les figures, un point d’ignition » ; la plupart des écrivains « infidèles à la vertu spécifique de la littérature, sa seule vertu à vrai dire ? Écrire sa pensée est courir légèrement au-dessus du néant. »

 

Pascal pur prosateur poète. La vraie éloquence se moque de l’éloquence, la vraie morale se moque de la morale. « Il aime le style mais ne se soucie pas d’écarter les répétitions », écrit Minière. Ou : « On comprendra que Lautréamont-Ducasse ait fait des Pensées son tapis de jeu par des renversements de propositions » – en les outrant. La morale, chose beaucoup trop importante pour être confiée aux moralistes, dit Nietzsche. 

             

Le brillant, mondain mathématicien, à présent retiré que les maladies accablent, écrit « sous le manteau » ce qui de lui passera à la postérité, « sur de petits billets qu’il épingle à la doublure de son manteau » – œuvre posthume de poète maudit qui maux dit en précurseur de Nietzsche qui bénira la vie.

 

Pascal tout en contrastes, élément décisif de sa vie « la mort de la mère, survenue quand Blaise a trois ans ». Un peu d’antijudaïsme chrétien au passage (« le spirituel dont ce peuple était l’ennemi […] caché sous le charnel, dont il était l’ami »), Minière laissant courir une douce ironie. La croyance aux miracles, notamment quand « sa nièce souffra[n]t d’une fistule lacrymale jugée incurable par les chirurgiens […] fut guérie d’un coup à l’instant où elle était touchée par une relique ». Mais déjà (Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie que de n’être pas fou) la sagesse de l’antipsychiatrie. 

 

La « tactique rhétorique ». La nourriture solide d’un discours naturel. La mise en abyme permanente côtoyant l’abysse (« Quand Blaise Pascal écrit sa pensée, il pense son écriture. Parfois sa pensée lui échappe, il en saisit l’occasion : je ne tiens qu’à connaître mon néant »). Pensées à l’essai, décuplant en intensité, étiolant en lucidité ceux de Montaigne, ou le grand style d’un qui s’est perçu comme l’anti-styliste ; « laboratoire d’expérimentations rythmiques : versets, ruptures, blancs, variations, canons musicaux inversés, sentences suspendues, naïvetés exposées, premiers jets accueillis » ; de l’anacoluthe de compression à un bonheur rhétorique dont la péroraison, celle des Deux infinis (Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.) fait monter d’émotion les larmes aux yeux. Malgré toute la science acquise, que rajouter?            

 

À l’aune de la tant aphoristique que discursive raison, l’apologiste de la foi préfigure, appelle Nietzsche, Mallarmé, Ducasse, Laing : le génie dans la plus totale inconscience jette des ponts suspendus sur le vide de mer Morte, dont il n’a jamais achevé le traité.

 

 

 

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