Un jour, j’ai pas dormi de la nuit de Marlène Tissot par Christophe Stolowicki

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24 févr.
2020

Un jour, j’ai pas dormi de la nuit de Marlène Tissot par Christophe Stolowicki

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Un jour, j’ai pas dormi de la nuit de Marlène Tissot

En antienne, en rengaine, leitmotiv, anaphore, épistrophe, en appel du pied, rappel d’air ou d’escalade, à deux reprises par poème, soit toutes les deux strophes de truculents morceaux de bravoure qui s’apparentent au sonnet (mais un qui ne sonne ni vêpres ni matines, ni laudes d’un sort qui afflige, qu’un jour, [elle n’ait] pas dormi de la nuit), Marlène Tissot relance son thème, son rif d’insomniaque avérée, invétérée, tentée par le suicide (« disparaître est plus facile qu’on ne l’imagine / nous sommes tous là en intérim »), avec un appétit de vivre, des ressources métriques dissymétriques de poète à vif qui donnent ce régal, à lire de préférence aux heures creuses où il fut composé, quand le sommeil lève son rideau de scène ad majorem scripti gloriam. À force de jubilation verbale (« du plomb dans l’aile / le rictus de la lune punaisé sur l’usure du ciel », « quoi qu’en dise le réveil, je sais quand il est leurre », « l’envers c’est les autres » qui allège Sartre, « remuer existentiel et terre », entre autres perles de la plus belle ô), elle finit par révéler (« virtuose de l’ecchymose », « d’un clic de paupières ouvrir une nouvelle page ») ce qui transpire entre les spires de son tourment : à l’instar de tant d’insomniaques célèbres ( Hugo, Gide, Proust, Valéry, Kafka, Lewis Caroll, Pessoa, Cioran, Nothomb), de ces heures creuses que décreuse un acide rongeant, jaillissent pour l’y draper ( « mots crus en guise de déclaration pudique ») des étoffes de plus vive verve que les biodégradables teintures du temps non suspendu.

Sonnets, mais amputés de leur envoi : adressés à un homme, vouvoyé, tutoyé, quand ça parle plutôt à des consœurs en féminité, en anxiété, en dérobade. En désamour de soi que le poème répare.

Si « ras le bol des cuisses en porte automatique / du trombone à coulisse / des fausses notes et de la fugacité de l’avenir », peut-être parce que « j’embrasse mal / j’embarrasse puis débarrasse / le plancher », et qu’ « Une grande balafre en forme de sourire / un jour je me trouverai belle / quand les miroirs auront des dents », une « misanthropique du cancer » peut « Gratter la peau du ciel quand les étoiles s’étiolent », « Désexister, faire disparaître le réel sous les mots ». Un jour, j’ai pas dormi de la nuit, dit-elle, mais quand ce livre est paru, un bon sommeil a pu effacer bien des nuits blanches.

En dérobade : à bout touchant ; égarant le lecteur sur maintes fausses pistes d’une armure de cristal ; la langue fourchue en grand écart entre la muse triviale et la poésie de haute poétique. Où le verbe est roi, où l’adverbe est loi, ne me quitte pas reste la note dominante, mais malgré tant de mots bruts ou conceptuels je ne sais rien de la vie de Marlène Tissot, encore que je la soupçonne d’être plus rangée qu’il ne paraît. Rien ne la cerne, sinon le manque de sommeil.

Une éthique se dessine : « Un jour, j’ai pas dormi de la nuit / pas un bruit, juste le silence à sculpter / c’est pas qu’on s’habitue, c’est pas qu’on se résigne / on résiste d’une autre manière / sans violence et sans somnifère / mon corps je le laisse en paix / il a déjà suffisamment souffert ». Contre l’insomnie Marlène garde l’âme vierge, préserve l’hygiène morale de se passer de psychotropes. De fréquents « rêves éveillés » suggèrent que l’agrypnie n’est pas aussi pure et dure qu’elle prétend. Face aux « rêves décapités / qui continuent de courir sans tête, comme les poules », la poésie traque « la vérité des rêves aux césures capricieuses ». Pour de nombreuses lectrices, un livre thérapeutique.

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