Mamma Roma de Pier Paolo Pasolini (1962) par Marie Borel

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

Mamma Roma de Pier Paolo Pasolini (1962) par Marie Borel

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

                                                          

 

                                                           Io, gattino peruviano accanto al gattone siamese,

                                                           ascoltavo con in tasca Auerbach.

                                                           j’ai trouvé cette phrase dans un texte de PPP

                                                           où il évoque sa première rencontre avec Fellini

                                                                                             

                                                                                              (pour etel & stéphane)

 

 

 

 

 

 

TE SOUVIENS-TU DES COCHONS ?

 

non

pratiquement personne ne s’en souvient

(dans cette occurrence une exception)

je ne me souvenais pas des trois cochons dont une cochonne

c’est la première scène du film

une salle de noces extérieur intérieur jour

trois beaux cochons entrent (intuzzando) grognons effrayés désorientés

Pepe a un chapeau sur la tête Nicola un nœud à la queue

et Regina la dénaturée des jarretières

ils ressemblent à des condamnés à mort

une table en fer à cheval quarante convives

au milieu le marié Carmine noir comme la braise

et la mariée dans son voile blanc

autour la famille de péquenots

les collègues de l'époux tous des proxénètes

 

 

 

 

je me souvenais de la table de la dernière cène de Leonardo da Vinci

je me souvenais chaque plan avait une explication

et une origine lyrique

et que tout est plus figuratif que cinématographique

structure stylistique du désespoir

Anna Magnani est Mamma Roma

passé sordide quarante ans prostituée

struggle for survival dans l’Italie de l’après-guerre

marginale dépossédée dans le sous-prolétariat de Rome

Ettore son fils vit à la campagne chez les bouseux

elle vient le chercher

il a seize ans

 

je me souvenais de la joute oratoire

fior de gaggia fleur de sable fleur de menthe fior de cocuzza fleur de merde 

 

et du rire de Mamma Roma

elle saute et danse 

elle chante Rome et boit

 

je me souvenais de Carmine

Carmine celui par lequel le malheur arrive est arrivé arrivera 

à la noce son sourire son regard et tout de lui le dit

 

je ne me souvenais pas du manège où Ettore disparaît

sur la petite place dans une lumière surréelle et tellement triste

cette lumière dominicale un peu funèbre sur la petite place et le manège

 

Ettore s’assoit dans un carrosse

le manège tourne une fois deux fois

Ettore a disparu

le visage de Mamma Roma se défait saisi d’une angoisse enfantine

Ettore a disparu de l’écran et de sa vie

elle l’aperçoit joie béate de Mamma Roma

il s’éloigne il chaparde un truc à l’étalage

adolescent noir allure de loup sauvage sa nuque étroite ses épaules maigres et agiles

croit-il encore aux miracles si oui ce ne sera pas pour longtemps

 

ce garçon a le vide autour de lui une vie de champs amorphes

à qui va-t-il faire la preuve de son existence

à un monde cruel idiot et vide un monde dont il n’a pas les instruments

pour le faire sien et le comprendre

 

 

 

 

 

je me souvenais de la démarche de Mamma Roma elle a mal aux pieds

dans ses chaussures à talons quand elle retrouve Ettore

et arpente les boulevards de nuit dans les deux plans longs

 

je me souvenais de ces étendues de maisons de ces quartiers désolés désolants

faubourgs romains construits par les facistes

comme des camps de concentration pour les pauvres

des nuages ennuyeux sans avenir sans pluie

arides inertes (ils couvrent le soleil)

des passages sous des arches à chaque étape du destin de Ettore

 

je me souvenais de paysages dans une lumière acerbe et ardente

del mercato di Cecafumo la garbatella les murs de San Sebastiano

les arches de l’aqueduc

un mur couvert d’un vert touffu intriqué presque noir

envahi de soleil dans la violence du contre-jour

et toutes les feuilles au milieu de ce noir

scintillant comme du métal

trois états différents de lumière dans le vert des bosquets

toujours ce soleil cadavérique et en même temps heureux

 

je me souvenais Ettore au travail le plateau sur la main

heureux et dansant à la terrasse du café dans le Trastevere

son sourire radieux dans cet instant

 

je ne me souvenais pas du traquenard pour faire chanter le vieux bourgeois

(sa fille est difforme)

mais je me souvenais de l’arrivée de la famille dans l’église le père la mère

la grosse fille ratée et la tête du curé

et de l’amie de Mamma Roma la blonde au sourire généreux

je me souvenais des deux visites au curé 

et ce que dit le curé

chacun à sa place

et ton fils à la sienne

je me souvenais de Bruna de l’enfant malade (le sien ?)

et de la médaille offerte par Ettore

 

je me souvenais des deux arrivées de Carmine dans la vie de Mamma Roma

et sa rencontre avec Ettore insouciant (il joue au foot)

tout va basculer

 

 

 

je me souvenais Ettore et sa mère sur la motocicletta

tiens-moi fort  dans le grand virage de la route

 

je me souvenais comme tout va très vite vers la mort de Ettore

la fièvre le prend vers la fin du film

il est exclu par ses amis il est seul

on peut difficilement être plus seul

sa fièvre dit toute la différence entre lui et les autres

il aimerait appartenir et croire en quelqu’un

il y a quelque chose de funèbre dans la peau du monde

ils construisent des maisons des rues

les visages amis les vêtements l’entourent comme une planète déserte inhabitée superposition de vide sur le vide

 

tout le monde se souvient de la crucifixion

lamentation on a dead body de Mantegna

 

je me souvenais que ce film était écrit que tout était prévu

Pasolini a tout en tête avant de tourner

après vient la codification prosodie restrictive du montage

il voit les acteurs comme ils sont

sans trucs avec leurs visages vrais

dans les moments les plus tragiques et douloureux du film

 

Paso aime les plans brefs

les premiers plans et les mouvements élémentaires

nuance après nuance de passage minime en passage minime

dans tous les détails intimes de l’expression

son travail consiste à cueillir les sentiments les passages

toute la psychologie du personnage dans un seul moment culminant absolu et arrêté

réaliste jusqu’à l’exaspération

mais la spontanéité le naturel ne l’intéressent pas

je me souvenais de l’absence de passages intermédiaires

 

je me souvenais que le narrateur du film son auteur avait un sens aigu de l’exclusion

c’est ce qu’il voit en premier

il ne la supporte pas

(il a du mal à tutoyer un chien)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

je me souvenais ce blanc trop blanc exacerbé

sur une couche double de misère

la misère historique des bourgades

et la misère préhistorique de ses ossements de pierres

ce soleil mélange de mort et de vie de bonheur et de deuil

Paso donne aux plans qu’il éclaire d'une manière particulière

un quelque chose de profondément irréel la couleur âpre écarlate des cerises

comme si elles s’étaient diffusées dans l’atmosphère

herbe sèche et trop touffue

ces personnages souffrants

à jeun et dans le même temps pleins de santé 

comme mystérieusement pénétrés de cette couleur écarlate

Ettore ne voit pas qu'il a sombré dans la blancheur du soleil

le soleil poétique des mémoires d’un matin disparu

 

Pier Paolo Pasolini est linguiste et poète

 

je me souvenais d’éléments techniques extrêmement apparents

soit par leur présence soit par leur absence

jamais quelqu’un n’entre et ne sort du plan

pas de mouvements de caméra sinueux impressionnistes

rarement des premiers plans de profil

ou s’il y en a les personnes bougent

le reste le hors-champ du cadre de Pasolini

est là même si invisible

Narcisse heureux pour lui-même et malheureux pour le monde

le miroir infini de l’extérieur

 

je me souvenais du tango

Ettore un peu maladroit mal à l’aise tombe et entraîne sa mère dans sa chute

il regarde brièvement la caméra sourit timidement

Pasolini ne coupe pas la scène

il ne fait pas d’autre prise

(Ettore ira vendre le disque au marché où tout se vend)

 

 

Paso a en tête une vision

il vit visuellement dans les fresques de Masaccio de Giotto

les peintres qu’il aime le plus avec certains maniéristes

il ne conçoit pas d’images paysages

Il n’y a pas de composition ailleurs que dans sa passion picturale initiale du

quatorzième siècle où l’homme est le centre de toute perspective

quand ses images sont en mouvement elles le sont un peu comme si l’objectif

se déplaçait au-dessus d’elles à l’intérieur d’un cadre

le fond conçu comme un cadre un scénario

agrandi toujours frontalement

premier plan contre premier plan

travelling avant contre travelling arrière

rythmes réguliers possiblement ternaires

pas d’amoncellement de chevauchement d’enchevêtrement

de premiers plans et de champ loin

les personnages sont arrêtés et ils regardent

ils tournent le regard pour voir les détails

la caméra bouge sur le fond et les personnages sont immobiles

profondément dans le clair-obscur

contre les arêtes couleur poumon des maisons de Cecafumo

avec ses bancs en désagrégation

au milieu des pieds de chevalets renversés et trempés

contre le ciel de l’acqueduc

l'image sur la route jamais démentie de Masaccio 

dans une étrange fusion de finesse et de taille

les jardins de Gethsémani les déserts les ciels assombris 

aucun plan ne peut commencer sur le paysage vide

au fond faire du cinéma est une question de soleil

et il y a au moins deux soleils dans la météo de Pasolini

d’ailleurs à la prochaine ombrelle il hurle

 

je me souvenais du corbeau mais c’est dans un autre film

 

 

                                                                                                                    Paris-Lisboà octobre 2012