VOIE EXPRESS, l'ouverture. par Jean-Pierre Ostende

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

VOIE EXPRESS, l'ouverture. par Jean-Pierre Ostende

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Maintenant, dans ce bureau aux meubles en acajou, entouré de photographies, il est temps de raconter. Sans expliquer ni instruire de façon trop technique. Ni, je l'espère, trop me répéter. À peine peut-être un peu éclaircir de temps en temps. Sinon être et rester je l'espère celui qui voudrait s'approcher. Comment un couple d'êtres humains a-t-il pu vivre ainsi?
Comment un être humain veut-il vivre davantage? Pourquoi un être humain veut-il vivre davantage?Comment quelqu'un a-t-il le culot de vouloir vivre davantage?
Qu'est-ce que ça veut dire : ìVivre davantage"?
Je me demandais ce qu'il faisait sur terre, ce Philippe Gué, qui était cet homme? Je me demandais ce qu'elle faisait toujours en voyage, cette Lara Ferlinghetti, toujours à l'étranger, quels secrets elle transportait, qui était-elle? Je me demandais qui étaient cet homme et cette femme qui m'avaient ajouté au monde.
Ma chance fut de profiter de leurs carnets, de leurs photos, de leurs vidéos. Ma chance fut d'avoir des sujets, des parents pour être précis, qui avaient des penchants pour les archives. Pour des raisons personnelles il n'est pas question de mon père ni de ma mère mais de Philippe Gué et de Lara Ferlinghetti. Les événements précèdent ma naissance et cela les rend encore plus inconnus et mythiques. Qui étaient-ils vraiment avant que je les connaisse?
Philippe Gué est devenu quelqu'un de très connu, de célèbre. Il est devenu un homme public à sa façon. Une célébrité. Une image.
Très peu de gens s'imaginent ce que c'est, exactement, que d'être le fils d'une star de l'innommable. Tout à l'heure, à la sortie du centre commercial je me suis demandé s'il était possible que les vedettes soient appelées des étoiles, des stars, parce qu'elles brillent beaucoup. Elles brillent beaucoup et pourtant elles sont très éloignées les unes des autres. Avec les enregistrements on peut les voir après leur vie. Comment croire à tous ces rapprochements entre les stars, vantés dans les magazines et à la télévision? Non. Les étoiles sont éloignées et elles en souffrent. On les envie mais elles sont loin.
Ma grand-mère a décoré toute sa maison avec des flamants en résine rose et l'a rebaptisé La vie en rose. Elle a espéré que son fils viendrait voir sa décoration. Elle attend toujours. Nous ne l'encourageons pas à continuer de porter des minijupes à quatre vingt cinq ans.Mon père a dit un jour que nous habitions une ville comme au milieu de partout. Quand il me parle je suis heureux. Il a une telle voix que j'imagine qu'il aurait pu être comédien. Nous avons tant joué ensemble. Quand nous étions assis devant le téléviseur ma mère nous prenait pour deux frères : le vent et le feu, disait-elle, le vent et le feu. C'est lui qui m'a permis d'apprécier le vent et le feu. Et c'est lui qui m'a rendu mordu de feuilletons et d'images comme les enfants de mon âge.J'avais envie de savoir ce qu'il avait fait, d'avoir sa version.
C'était visible qu'il cachait certaines choses.
J'ai arpenté les lieux qu'il avait arpentés. Je suis allé dans la forêt, au bord du lac, au bord du fleuve et sur la voie express.
Dans la forêt tout était calme. Le lac était calme. Le fleuve était calme. Il n'y avait plus de trace du chantier ni du barrage. Comme si rien ne s'était passé. Tout disparu.
A partir de ce que j'ai pu trouver (leur penchant pour les archives m'a beaucoup aidé), l'assemblage a pris forme. J'ai collecté, combiné, réuni. A partir de cet assemblage de pièces j'ai tout reconstitué. J'ai placé les voix des parents, des grands-parents, des oncles, des amis, des voisins, des relations, de tout ce qu'ils ont croisé durant leur histoire, dans un souci de reconstitution. Et parfois dans un esprit de réparation. J'ai donc tout reconstitué.
Je me suis rendu compte qu'il était impossible d'évoquer l'un sans évoquer l'autre.Lui, la terre. Elle, le ciel.
Lui, le break ou la camionnette (qu'il regrette encore avec la forêt).
Elle, les taxis ou les avions.
Lui, la forêt et le fleuve.
Elle, les aéroports et les terrasses sur les toits des hôtels.
Lui, la voie express.
Elle, les conseils d'administration.
Lui, graviter autour de la maison.
Elle, graviter autour de la planète.
Lui, l'intérieur.
Elle, l'extérieur.
Lui archaïque, elle sophistiquée.
Lui, l'innommable.
Elle, l'entreprise.
Lui, la télévision, les images, la vie fantasmée.
Elle, l'action, l'argent, le concret.
Lui, vivre davantage.
Elle, accumuler davantage.
Tous les deux, si invisibles. Tous les deux, leur façon d'être partout et là où on ne les attendait pas.
Tous les deux, dans la conjugaison du verbe détruire.
C'est l'occasion de citer ces lignes de Sylvia Plath qui m'ont influencé. « L'amour est cet artifice désespéré censé prendre la place de deux parents d'origine, qui se sont révélés ne pas être des dieux à la sagesse omnisciente, mais une paire de banlieusards paumés et passablement terre à terre, n'ayant, en dépit de leurs efforts maladroits, jamais compris ni comment ni pourquoi vous avez grandi et atteint votre vingt et unième anniversaire. »
Maintenant, que l'on me juge ìsuccesseur" ou ìbourreau", c'est une autre affaire, on verra bien. Ma fonction est ailleurs et je l'exécute. Ma fonction m'occupe beaucoup et on comprendra que je n'ai pas pu, à cause de mon degré de parenté, m'occuper personnellement du cas « Philippe Gué », je veux dire dans un cadre officiel.
Depuis que l'on ouvre les crânes et fouille les cerveaux on aurait pu comprendre. On dit qu'il y avait des signes avant-coureurs avant les passages à l'acte. On dit toujours ça : « Il y a des signes avant-coureurs. »
On dit que je raconte ça parce que je veux imiter Philippe Gué, parce que je veux avoir sa célébrité, en profiter. Quelle erreur! Je ne veux ni lui ressembler ni changer.
La seule raison c'est qu'il n'y avait pas d'autre alternative, j'avais le dos au mur.
Pour terminer je voudrais ajouter que j'ai été impressionné par cet ex-animateur qui s'est vanté d'ignorer la nostalgie. Il accompagnait sa chanson avec des gestes des bras : « Dans sa maison le grand cerf regardait par la fenêtre un lapin venir à lui : Cerf! Cerf! Ouvre-moi! » J'entends encore sa voix : « Cerf! Cerf! Ouvre moi! Sinon le chasseur me tuera. »



Extrait de : Jean-Pierre Ostende, Voie express. © Gallimard, 2003.
Le commentaire de sitaudis.fr un extrait de "Voie Express" de Jean-Pierre Ostende (voir également dans nos Parutions)