Bleigießen, La vision par le plomb, de Sylvain Tanquerel et Katrin Backes par Christophe Stolowicki

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21 mai
2019

Bleigießen, La vision par le plomb, de Sylvain Tanquerel et Katrin Backes par Christophe Stolowicki

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Se greffant sur une tradition allemande et nordique, « le soir de la Saint-Sylvestre [de] verser dans l’eau un morceau de plomb fondu à la flamme d’une bougie. Au contact du liquide la goutte de métal en fusion se fige instantanément et donne à voir des formes […] dont on tire des présages […] pour l’année à venir. On trouve ainsi dans le commerce, pendant la période des fêtes de fin d’année, des kits de Bleigiessen (littéralement le ‘‘verser-du-plomb’’) », une photographe et un écrivain se livrent à  l’expérience aux échos de test de Rorschach et de cadavre exquis sur « une trentaine » de volontaires invités à « donner libre cours à leur imagination paréidolique », par séances individuelles – sans l’échauffement collectif des publicitaires en quête d’idées ni des surréalistes historiques.

 

Le résultat est saisissant. Je n’ai pas résisté à la tentation de me prêter au jeu, sur ces seize photographies de fantasmes lumineux, étirés ou compacts, biomorphes, anthropomorphes, féériques, répulsifs, de suggestion invétérée. Bien d’accord avec Sylvain Tanquerel, sinon sur la visée « chaque fois dans le mille d’une vision unique », du moins sur les « convergences thématiques ou formelles [de chacun, et moi donc] avec celles des autres regardeurs ». De « poésie faite par tous », du « bestiaire fabuleux […] forêt de méta-métaux […] un dragon qui fait corps avec sa flamme, des homuncules s’extrayant avec fureur de leurs chrysalides, un oiseau aux aguets la tête crépitant d’aigrettes […] les faces ravinées du métal hurlant », des  « sidérations sidérurgiques », il émerge comme le meneur de revue infernale à coulées d’éden. Cette pavane ocellée d’inconnus pour qui « se profile le faux ongle de l’horreur » là où je ne vois que performance gymnique de salamandre ; pour qui il est question de « lire dans les entrailles de l’eau » où je vois le portrait imaginaire de Sade par Man Ray ; mais pour qui « une danseuse de flamenco tourne sur elle même en jetant ses bras dans l’air » ou « une danseuse gitane est enceinte d’un crâne grimaçant » là où je note qu’une danseuse exulte aux mains coupées – serait plutôt pour moi une leçon d’humilité rejoignant le propos de la photographe.

 

Ces « sculptures automatiques qui déposent l’artiste de ses prestiges », systématisant l’aléatoire, résonnent de performances analogues, la plus puissante à ma connaissance la série de ceps de vigne de Pierre Troller, danseurs hallucinés dionysiaques, depuis le siècle dernier copiés sans vergogne. Ou les chimiogrammes de Fanny Béguély où l’artiste dessine sur des supports argentiques rares et anciens à l’aide de produits chimiques, suscitant des réactions qui se poursuivent parfois dans la durée. Ou pelotes que Katrin Backes a déjà commis, pelotes de réjection collectées en forêt, passées au scanner et vues « comme une restitution chimérique des proies digérées ».      

 

Curieusement, parmi les figures suscitées par les coulées de plomb, on rencontre une « pelote de réjection ».

 

Un reproche, un seul. Cette trentaine de collaborateurs anonymes, tous ou presque de belle teneur fantasmatique, de lâcher prise fertile, méritaient que leurs noms, même groupés, soient cités au moins en épilogue, en remerciements.