Cet être devant soi de Claude Chambard par Tristan Hordé

Les Parutions

01 févr.
2013

Cet être devant soi de Claude Chambard par Tristan Hordé

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   Claude Chambard poursuit depuis une bonne dizaine d'années un travail de fouille qui ne peut trouver d'issue : il questionne la mémoire, qui ne livre le plus souvent que des charbons et toujours est à solliciter. Les mêmes personnages et les mêmes lieux que dans les livres précédents se lisent dans Cet être devant soi, autrement mis en scène — donc neufs. Deux ensembles de poèmes en vers libres et deux en prose, en alternance, tournent autour de l'enfance, de ce qu'est la rencontre d'un homme et d'une femme, de ce que peut et ne peut pas l'écriture, sans qu'aucun de ces motifs ne l'emporte dans une des séquences.

   Les souvenirs des jours anciens, en particulier ceux de l'enfance, flous, sans cesse transformés, introduisent un vertige dans le temps d'aujourd'hui ; le "vert paradis" est toujours plus ou moins  dans l'imaginaire puisque la campagne d'autrefois « n'existe plus », que le village s'est « évaporé ». Ce n'est pas par hasard si les images qui s'imposent sont celles de découvertes solitaires et renvoient sans équivoque à la protection du corps maternel, à la vie prénatale. Ainsi, un épisode heureux, celui de la découverte de couleurs variées par les plumes d'un guêpier d'Europe, arc-en-ciel fragile dans une obscurité protectrice, a, en apparence paradoxalement, pour décor un lieu clos, un nid sans lumière :

                        Une fois

                        l'enfant a trouvé

                        dans la Montée des Couardes

                        une façon de grotte

                        où il s'est faufilé

                        à peine un trou de lapin

                        tapissé de mousse & de feuilles

 

   La quête toujours reprise des souvenirs vise à construire un sens, peut-être à savoir enfin que derrière la cabane, le Chemin des Couardes du passé, « il y a le bout du monde ». C'est bien l'inatteignable, mais qui demeure cependant un point de départ, plus mythique que réel donc, à partir duquel se mesure un parcours perçu comme un échec. Sortir de l'enfance, c'était se situer dans le temps social et savoir alors « que personne ne peut le [l'enfant] protéger / & qu'il va devoir passer sa vie à tenter de l'ignorer ». L'arc-en-ciel évanoui, reste le gris des jours, et « nous ne sommes rien d'autre que les ruines des châteaux que nous devions bâtir ».

   Dans ce temps, la nuit, qui n'appartient qu'à soi, temps du repli, du rêve, la rencontre avec « l'autre, cet être devant soi », peut idéalement se produire parce que hors du temps des autres, comme le temps prénatal ou celui qui lui succède immédiatement. C'est en effet à ce moment de l'arrivée à la lumière qu'est assimilée la rencontre : « c'était comme si nous venions de naître / en silence dans le noir ». Moment de faiblesse ? de force plutôt, parce que hors de toute atteinte de l'extérieur, le "je" et le "tu" étant littéralement innommables tant ils sont à l'écart du réel, dans une espèce de nulle part, « la chambre secrète », et dans le temps de la nuit où « le monde est silencieux » et que seul le chant des oiseaux interrompt :

                        nous n'avons plus de nom

                        ou alors à rebours

                        pas écrit

                        pas lu

                        pas prononcé

 

                        mais nous pouvons encore nous regarder ».

 

   C'est pendant ces moments que grâce à la présence de l'autre (« sans toi je perds la mémoire »), l'espoir naît de devenir entier, de rassembler le passé dans le présent. L'espoir semble déçu — « Je rêve d'une nuit où tout pourrait se recoller enfin , mais je ne suis dans aucune » —, cependant, le rêve persiste, parce que ne peut être qu'interminable le mouvement vers le passé, que sont fragiles les indices qui aident à tirer le fil qui est en soi. Le narrateur de Cet être devant soi vit avec « l'enfance toujours en soi », à l'instar du narrateur proustien qui concluait dans l'épisode de la madeleine : l'essence précieuse qui m'emplissait « n'était pas en moi, elle était moi ».

 

   Les livres de Claude Chambard composent sans conteste une recherche du temps perdu, ne pouvant s'accomplir que par la langue, avec le nécessaire appui de l'autre, « Elle », comme si la maîtrise des mots n'était possible que s'ils étaient reçus, partagés et approuvés, pour que soit trouvé « ce qui rapièce nos vies trouées ». Cette proximité n'assure pas la réussite, faut-il le répéter ? « L'entreprise de mémoire est effrayante » et « écrire est un gouffre ». Ce qui contribue, provisoirement, à colmater les brèches — la métaphore du trou est récurrente — c'est l'appui de ceux dont l'écrit apparaît solide : les remerciements qui ferment le livre, et qui en font partie, sont pour les auteurs des fragments cités, fragments aussi nécessaires que le nom des proches à qui sont dédiés des poèmes.