Écrire avec Thelonious de Mathias Lair par Christophe Stolowicki

Les Parutions

23 sept.
2019

Écrire avec Thelonious de Mathias Lair par Christophe Stolowicki

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Être Monk et le thérapeute de Monk. Être Monk et son musicologue. Être à la poésie ce que fut Monk au jazz et à toute musique, en « bulles crev[a]nt » l’ô. Le sujet, le propos de Mathias Lair montent à la tête comme un crémant mousseux.

Qui ne rêve d’accompagner Thelonious à l’écriture sinon à la contrebasse – où généreusement à Percy Heath il prodigue son savoir. Maître ès tropes, son Epistrophy retournant les anaphores comme gants de fumée, il n’est pas un jazzman – lui de ses trébuchements silencieux, de sa claudication savante – qui appelle la poésie comme Monk.Son intériorité swinguée qui conjugue les volumes sonores de Bach, l’allégresse de Scarlatti, certains traits du génie psychotique de Schumann – en silence autour de minuit […] romp[ant] avec le legato (Thomas Ravier) – l’établit en une décennie, les réparatrices fifties, comme l’un des plus grands musiciens de tous les temps ; mais commence seulement, après plus d’un demi-siècle de latence, de pénétrer les poètes. Déjà Yves Buin dans Epistrophy (1976) improvisant sur ses brisées s’y était essayé – trop tôt, le barde pop prolixe ignorait que les morceaux de Monk ont un début et une fin, une abrupte ou sophistiquée fin. Il y eut Zeno Bianu – célébrant Coltrane, le séide, en vers centrés, un comble. Il y a Thomas Ravier, prosateur et musicologue, relevant de Monk le dribble lyrique, le stride et le contrepoint, le jeu truffé de points-virgules, le silence psalmodié, les trilles suspendus [ telles ] des inflorescences.

Oui. Écrire avec Thelonious, écrire comme Thelonious joue et se joue (et résout) des énigmes harmoniques fameuses, nouvel Œdipe aux yeux crevés tout en chandelles et en appels de notes – rompues les touches d’ivoire de furieux coups d’épingle. Gibier à psychiatrie en sa fin de vie.

Une longue imprégnation conduit Mathias Lair par les dédales qu’un Minotaure au front cornu de bête à cordes, raciste en guerre ou d’avant-guerre, ménage aux passionnés. En vers caillassés d’alternance têtue de romaines et d’italiques tout en enjambements, qui portent le beat et la rupture à contretemps du sens, tout en « ça » récurrents («Pas l’amble non / ça coince ça bloque /et ça reprend parfois / ça balance du oui au / non au oui ça ne va /pas en sortir ») bravant la coalition des surmoi. Le jeu distordu des mains (« Gauche droite trop facile / […] croise / gauche à droite de la droite / torse dévié doigts de guingois pour voir / ce que ça donne un autre toucher / un autre son main basse sur l’aigu / parfois bondit main gauche / à droite ») lui disent le « discord » de tout accord. Inapte notre squelettique échelle diatonique à « retrouver / sous la quadrature le flux du vrai », il trace de poétique en musicologie une histoire du son en abyme : « il y eut le galop /1.2.3. 1.2.3. 1.2.3. 1.2.3. / ça fait douze qu’on peut alléger 1.2.3. 1.2.3. / 1.2.3. 1.2.3. / je préfère le trot plus léger moins impérial […] on peut mixer / 1.2.3. 1.2. / 1.2.3. 1.2. / mais le cheval a disparu / la machine à vapeur (apparition / du vers libre) ni le moteur / à explosion ne nous transportent / sur un tempo reste la basse / du cœur utérin (un peu monotone) […] le poème / se perd à moins que la pulsation – / es-tu-là ? », le beat rédemption du vers perdu. (En regard d’une musique plus fée que nègre, les occidentaux de barbares analphabètes.)

Perçus toute la politesse aristocratique de Monk, l’inachèvement harmonique de son hard bop de suspens singulier.

« L’aigu […] aide Thelonious / tranche les notes pour / nous donner à penser / l’ultra d’un son / qu’on n’entend pas ». « L’aiguë monte encore se dénude / des harmoniques […] court à l’inaudible ». Non, l’aigu mystérieux (Mysterioso) ne monte jamais à stridence comme chez Coltrane.

En couverture Monk sur fond sang clair se contorsionne au piano, bras gauche cassé, pantin de génie – illustrant le propos de Lair. Ce n’est pas ainsi que je me le représentais. Pour raviver l’empreinte j’ai écouté Monk en trio, 1952, 1954, avec Percy Heath à la basse, Art Blakey ou Max Roach à la batterie, éclatant de jeunesse, réinventant le swing ; Thelonious himself, 1957, Monk in progress à rebours, à retours, à rebrousse-accords, à fronts renversés, à tâtons têtus s’essayant au solo Round Midnight jusqu’à l’intervention surprise de Coltrane ; Thelonious Alone in San Francisco, 1959, Monk au sommet de son art de jouer faux par infimes écarts, à ratures balayant tout en grappes salvatrices ; un palimpseste de ses repentirs, ses sidemen compactés, intériorisés en fausses pistes, chevauchements ; se retirant à pas de chat, ses codas de paralipomènes et dérobades, esquisses conclusives d’un conte de fées aux dés pipés ; et dans son classic quart et, 1963, déjà éteint, n’intervenant plus à l’appui, en appoint de sa section rythmique. Rimbaud qui n’a pas su partir à temps, à tempo.

Encore un effort, camarade.