ÉPHÉMÉRIDE de Valérie Rouzeau par Christophe Stolowicki

Les Parutions

12 mars
2020

ÉPHÉMÉRIDE de Valérie Rouzeau par Christophe Stolowicki

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ÉPHÉMÉRIDE de Valérie Rouzeau

Éphéméride dont ne se détachent pas les pages, reconstituées plutôt dans un sympathique, savant désordre de miscellanées, alterne, datés de 1997 à 2019, épinglés au Temps sinon par exception quand ne sais plus précisément où ni quand» – « notes, fragments, lettres et courriels, traductions, commentaires, poèmes » qui mettent à mal la chronologie et dont l’ensemble compose en soi un poème.

Dire que je suis partagé, doux euphémisme, devant tant de qualités noyées dans ce qui hérisse.

La vie de Valérie Rouzeau, née en 1967, a basculé en 1999 quand paraît Pas Revoir  (son père mort), maintes fois réédité depuis, qui l’a fixée à cette poésie du quotidien chère à Louis Dubost, et introduite par la grande porte dans le haut du microcosme. D’Éphéméride tout en rebonds filtre le passionné et passionnant voyage, à peu d’argent et présomption ailée, de conférences en colloques, en ateliers d’écriture improvisés dans les classes, le transatlantique express d’une traductrice réputée de poètes américains.

Présomption ? Comment lui en vouloir quand l’ânonnement en revues de pédagogues du sublime l’entraîne, malgré les réticences affichées (« Des années plus tard je rechigne toujours autant à m’auto-gloser »), vite surmontées, à commenter avec pertinence des vers que le bon sens commanderait de préserver de l’explication de texte, la pudeur d’en réserver la louange à un autre regard que le sien. Cela en récidive après un glossaire de ses mots- clefs, tel « Poissons “ À ce qu’elle voit chance n’y est pas / Toutes les étoiles mauvaises en boule / Solitude et poissons d’hiver” Neige rien 99 “Si je n’ai plus toutes mes dents comme aujourd’hui à trente-deux ans c’est que j’aurai beaucoup mordu […]” Va où 21[…] “d’impensables poissons / J’arriverai chez mes amis les mains vides avec une gaîté de rascasse rouge sans parapluie” Va où 25 […] “ Le gosse […] / Porte-t-il un prénom de poisson comme Colin / Va-t-il redoubler très bientôt son  CE1” Vrouz 85 », l’attendu poisson soluble s’imposant à point nommé plutôt que le freudien gros comme une baleine. Agace l’ipsissime soi mais n’efface pas une poésie de haute teneur, dont témoignent de nombreux vers de recueils, épuisés ou non, repris ici : « Eurêka cela ne tienne » ; « Sans nulle rumeur en rythme / Ni l’assaut d’une énigme », chef d’œuvre de la paronomase ; ou « Par la plaine avec du vent qui bat et le bleu le plus ciel : il ne tombera pas » ; ou après l’aveu de sa consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques, l’humour de remarquer la mise en garde à « “ceux qui boivent pour oublier” [sur] un écriteau au-dessus de la tête de la patronne [du] café du Parc » où elle fait une halte.

L’érudition et la culture d’une grande lectrice. Mais gâchées par un panthéon fourre-tout  répondant à l’angoisse. Car le monde est mauvais. Heureusement il existe des poètes consensuels, de Villon à Rimbaud en passant par Lambert Schlechter, Antoine Emaz, Wislawa Szimborska, Jean-Paul Klée ; d’Apollinaire à Ghérasim Luca en transitant par Jules Laforgue, Prévert, André Velter. Que le consensus fantasmé, égrenant les citations, rassemble serviettes et émaux, ceux-ci la plupart maudits en leur temps, échappe à la bien-disante.        

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