Je suis vivant de Pier Paolo Pasolini par Christophe Stolowicki

Les Parutions

22 nov.
2019

Je suis vivant de Pier Paolo Pasolini par Christophe Stolowicki

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De Pasolini (1922 – 1975), le présent ouvrage recueille, à doubles pages vives d’une édition bilingue, Dal Diario ou Du journal, écrit (en vers) entre 1945 et 1947, l’un des premiers textes d’un poète charnel en tous ses angles morts ; et comme en appendice, Europa, un poème éblouissant de sa charge de maturité, sur lequel il n’est donné aucune précision ni en préface (malgré la grande culture pasolinienne d’Olivier Apert) ni en postface.

 

Pasolini jeune nous est présenté par Apert comme un Rimbaud transalpin ayant découvert (entre vingt-trois et vingt-cinq ans) « la loi précoce du Temps » –  interprétation un peu sommaire. Les plus beaux vers d’Il diario, dont un interdit aiguise silence et lumière « d’une solitude mortelle / dans le mortel matin », quand « Arde una primavera senza vita Un printemps sans vie brûle. / Bouleversé ou blasé, j’écris / sur des feuilles où, blanche, perdure / la mia invecchiata adolescenza mon adolescence vieillie », qu’ « il me suffit encore […] d’une violette / pour que le cœur d’un garçon me déflore », ou que « Dans le pré, l’eau rejaillit à mes pieds / […] Cette onde chante pour moi : mais je reste sourd / à sa joie profonde, à son frais sourire » et qu’ « Ah non e piu per me questa bellezza/ di cristallo, quest’acre primavera : / un grido, anche di goia, e sarei vinto Ah ce n’est pas pour moi cette beauté /de cristal, ce printemps amer : / un cri, même de joie, et je serais vaincu » – rappellent peut-être davantage (précocement) Baudelaire, tant en sa spleenétique prose ( Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu) qu’en fleurs du mal (Et le printemps et la verdure / Ont tant humilié mon cœur / Que j’ai puni sur une fleur / L’insolence de la Nature.)

 

Pasolini si fervent – une verdeur prend au visage –, blasé avant d’avoir vécu et de s’être connu ? Ou de ceux pour qui sonne le blas, le branle-bas le corps accord perdu ?

 

« Ragazzi, giovinetti, gamins, jeunots » peuplent de « soupirs réprimés » « la brune / atmosphère dans la tiédeur nocturne ». Et « je vois derrière moi, attendris / par le passé, des océans de rares / violettes, de primevères silencieuses. » Printemps douloureux d’un Pasolini tout juste sorti de l’adolescence  – et déjà plus de souvenirs que s’il avait mille ans.

 

C’est rétrospectivement, dans l’Abyssinie d’une carrière de cinéaste schématiquement (Théorème, 1968), convulsivement (Salò ou les 120 Journées de Sodome, 1975) provocant, transgressif, que se consolide en lui une stature rimbaldienne, celle qui donne sa pleine mesure dans Europa, une épopée naissant en montagne où « Des autocars accélèrent, inquiets, / exhalent péniblement leurs halètements », gonflant son souffle (« éloign[és] les noms / qui depuis deux mille ans me distraient / de ma solitude […] dans notre souvenir tourmenté / par les canons dans les Alpes / qui flairent les chevaux des Huns »), précipitant dans un mouchoir de poche « les mers homériques [dont] C’était un songe infini, bien au-delà des colonnes d’Hercule », se convulsant en peau de chagrin, mais d’un chagrin inconsolable, consonné, consommé. « Nous crierons / encore à temps / Je ne sais plus parler »(caméra au poing) et « Le bateau ivre sombre », citations à grand escient, retournent sur leur erre « Eaux chrétiennes », « rossignol », « Le grillon en pleurs [qui] chante dans le Frioul  (L’humido grillo canta nel Friuli) natal où trempe la langue – « fanciullo perso l’enfance perdue ».     

 

Ah que le monde est grand à la clarté des lampes ! Aux yeux du souvenir, que le monde est petit ! s’est en un siècle retourné comme un gant – de velours dans la main de fer du Temps. À hauteur baudelairienne dans ses vers de jeunesse, le Génie adulte se pose à étiage de Rimbaud.

 

Quand bien même je ne parle pas italien, la traduction me paraît faire corps avec les poèmes, en rendre les moindres vibrations.