kaspar de pierre de Laure Gauthier par Tristan Hordé

Les Parutions

10 juil.
2018

kaspar de pierre de Laure Gauthier par Tristan Hordé

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L’histoire de Kaspar Hauser a passionné depuis la fin des années 1820 jusqu’à aujourd’hui ; Verlaine lui consacre un poème dans Sagesse ("Gaspard Hauser chante"), mis en musique plusieurs fois avant celui de Trakl ("Kaspar Hauser lied") qui l’a écrit à partir du roman de Jakob Wassermann ; plusieurs films seront tournés dont celui de Werner Herzog (L’énigme de Kaspar Hauser) et Peter Handke a écrit une pièce (Gaspard). Qui était Kaspar Hauser ? Il arrive sur une place de Nuremberg, le 28 mai 1828, lundi de Pentecôte, épuisé, articulant quelques mots ; on ne saura jamais rien sur l’origine de cet adolescent de 16 ans qui meurt poignardé dans un parc en 1833. Laure Gauthier, dans le long poème récit qu’est kaspar de pierre, ne reprend pas le peu que l’on connaît de celui qui fut désigné par "l’orphelin de l’Europe", supposé connu : c’est Kaspar lui-même qui s’exprime dans huit séquences titrées ("Marche" — la plus développée, qui ouvre le livre —, "Maison", "Abandon", "Rue") ; une voix neutre présente en termes médicaux ce qui aurait pu être analysé du « cas » Kaspar ("Diagnostic I, II"), une dernière séquence ("Résumons-nous") reprend des fragments du poème (sauf des deux diagnostics). La fiction est complexe puisqu’elle implique que Kaspar n’ignore pas ce qui a été écrit sur lui (cf. notamment en gras, « Mais pourquoi la chronique ne raconte-t-elle pas que     me suis perdu dans le jaune ? »)

   C’est autour d’une question que s’organise le poème, à laquelle ne peut répondre Kaspar, « Qu’est-ce que je suis en ce monde ? » : comme venu de nulle part, il se retrouve au milieu d’une société qu’il ne peut comprendre et qui ne peut l’accepter comme tel. Autrement dit, il n’a pas d’identité, qui ne se construit que dans la relation à l’autre dès les premiers temps de la vie, et c’est cette absence, le chaos dans lequel elle le plonge qui constitue l’essentiel du poème. Le pronom "je" est présent, mais plus souvent lit-on "jl", à la fois le sujet et l’autre ("il"), donc un impossible, ou l’effacement même du "je" (une fois "j"), absent devant les verbes (« ai couru »). D’autres éléments linguistiques mettent en évidence le gouffre entre lui et ceux qui maintenant l’entourent, par exemple par la mise en valeur de ce qui est écrit (usage de la majuscule, du gras) ou à l’inverse, souvent, par la difficulté de l’exprimer : mot imprononçable, blanc entre les mots (« il devvv     tracer ». Ce qui est dit par Kaspar peut-il faire sens pour les hommes ?

    Kaspar semble n’avoir connu que les manques, les absences, il a vécu enfermé, isolé dans « la maison des silences » et n’entendant toujours que des bruits légers —"bruire" et "bruissement" reviennent régulièrement dans le texte. Dans le récit de sa venue dans la société, il présente les faits comme s’il venait d’apparaître dans le monde — il ignore le nom de beaucoup de choses, découvre que les arbres ont des feuilles (« suis sorti du trou comme l’on reviendrait à la vie ») —, et parfois comme s’il revivait sa naissance, évoquant « l’impossible souvenir du gouffre premier / le premier cri ». Il y a dans le récit ambiguïté et passage de ce  moment, la naissance, à l’idée d’origine — d’où vient Kaspar, qui semble « sans source » ? Tous voient en lui « les racines ». S’il y a tragique dans son histoire, c’est bien qu’il ne peut se construire une identité ; il évoque une jeune femme (« l’ai vue et revue, appelez-vous cela amour ? »), mais la reconnaissance qu’elle pouvait apporter n’a pas eu lieu. Il n’est pour ceux qui l’ont accueilli, qui représentent cette « Europe bourgeoise des faits divers », qu’un objet à étudier et une histoire à raconter, et le Kaspar Hauser qui écrit sait qu’après sa mort « sont venus les poètes badigeonnant, faussement rupestres, leurs envies sur moi ».

   Ces mouvements dans le temps sont, me semble-t-il, ce qui peut être gênant dans le poème. Il est difficile d’entendre la voix d’un « Kaspar » qui aurait eu connaissance de tout ce que son histoire a produit mais, très nettement, celle de Laure Gauthier prenant la tunique de « l’enfant placard ». On passe des difficultés d’élocution à une langue très construite — voir par exemple les jeux phoniques : rances / ronces ; bruit de bris, tinte l’éteint —, à des références culturelles étrangères au monde de Kaspar Hauser (le renvoi à Bellini, à la représentation de saint Sébastien, à Ferrare). On comprend bien qu’il n’était pas dans le propos d’écrire une énième version d’un récit connu (du moins en Allemagne), mais les effets de réel pour restituer quelque chose de ce que fut l’étrange adolescent contredisent parfois ce que donne à lire la langue maîtrisée de l’auteure.