La Histoire du hommenfant de Jacques Brou par Christophe Stolowicki

Les Parutions

13 sept.
2019

La Histoire du hommenfant de Jacques Brou par Christophe Stolowicki

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Faut-il faire de la langue son lit de Procuste, l’étirant et l’accourcissant, la violentant à froid, à sec, à l’universel, afin qu’il en remonte l’insoutenable le plus juste, le seul qui vaille d’être fixé ? Confit de hiatus et de compressage, réinventer la syntaxe in utero ? Dans un français petit américain (« un nêtre humé », « la enfance », « pronouncer », « l’ensortilègement », « Ne y a moyen de faire ôtrement ») qui est au nègre ce que l’aigre est à la vérité. Dans un « françois » volontiers archaïsant en « icelui » Ancien Régime, le cas régime qui est au sujet un jet d’ancre en l’encrage. D’immaturité existentielle.

 

« Aucune langue apprise ne peut faire sortir de la enfance, pas même la françoise ni la grecque », porteuses des plus prestigieuses littératures du monde. Naissance : « fugue et prélude par césarienne ». Mort : « Je ne sais pas ce qui peut être pire que la mort, si ce n’est peut-être une vie sans la mort. »

 

L’absence d’apostrophe nous happe aux strophes qu’on ne lira pas. L’homme-enfant tel qu’il se prononce élude ce qu’il élide de sa personne-soi. Le hommenfant ne fut jamais l’enfant-roi. L’enfant d’homme, né en 1963, a-t-il vécu depuis ? Par moments le procédé gêne comme un procédisme. Par instants il fulgure et en jaillissent les basses eaux de la mémoire exponentielle.

 

L’accent américain, celui de la nouvelle Rome, friande des Hellènes philosophes gaulois. De cuistres Derrida, Deleuze passés par là.

 

« Né homme & mort enfant, enfin enfant, enfin enfantin, enfin enfanté dans la mort… car faut toute vie au hommenfant pour mourir. Pour mûrir d’abord. […] Mais souventefois aussi, face à la enfance, ce est tout de suite la mort […] face à fesses […] fesses à face » frotté, imprégné d’une philosophie de la psychanalyse que la grâce de la poésie n’a pas retournée comme un gant. D’heuristique immaturité, de juvénilité fondamentale.  

 

Fondamental, exponentiel, existentiel est le poème. D’être resté « longtemps [...] retenu […] Rêve qui entre un jour en vie diurne ». À gros bouillons. 

 

De baigner dans la ponctuation de la prose poème, dans son alternance de romaines et d’italiques, de formats, d’espacements, de se hérisser de capitales, d’adopter, d’un pas de côté d’enjambement géant, du royaume des Hespérides l’accent pérégrin – la logorrhée à flux tendu, l’association libre (d’écriture non automatique) découvrent l’inouï, l’amuï. L’âme suit. L’allitératuraturation nature perce. Monte une profération (dans la plaie) dénonçant les « Bêtes grammairiennes expulsées de l’antre et de la encre. De l’âtre de l’âme. Bellâtres sortis de l’animé ».

 

Langue de déliquescence et de déréliction. En corps puce un corpus explicatif. 

 

« Que faudra que se trouvent [hommes] autre projet que celui de faire naître et de se multiplier […] faire croître toujours + nombre de hommes […] faire barrage & bourrage à la humanité & à raz-de-marée » fraye sa voie en langue mise à plat. En langue dévoyée qui tient lieu de tout. De création du monde instantanée, destruction illimitée. En centrale péroraison de Dieu, de « Diou », du « dieu fangeux », numineux qui a fait « La Numanité » et « Lafrance », « Lafrancette », « Lafrançouille », « Lafrancaille ». « Après que ai fait Lafrance, monde ne me a coûté que quelques jours. »

 

À cet hommage s’enchaîne la dénonciation de long temps mûrie de la « Langue de iceux qui ne sont plus hommes, langue sale de hommes sales. Langue qui abaisse, qui opprime, qui désespère. Langue basse & vile qui fait dire à iceux qui parlent haut & vrai que sous eux il y a encore hommes […] mais de humanité boueuse », dans le droit fil d’Héraclite, Nietzsche, Gombrowicz. Déroulant la coda des codas de « mémère-la-mort » en regard duquel toute péroraison s’avère prélude à fugue, contrepoint de chute en chute mené aux cascades dispensatrices.

 

De hommenfant à « hommemaman qui attire à il tous hommes inachevés » – du voile arraché le peu qui reste. De l’homme à homme(s) effleurées, enfoncées toutes pistes, tracé tout l’exhaustif.