Légendes à l'écart, entretiens avec Michel Butor par Tristan Hordé

Les Parutions

06 avril
2014

Légendes à l'écart, entretiens avec Michel Butor par Tristan Hordé

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   Michel Butor a accordé tant d'entretiens à propos de son activité d'écrivain (« j'ai fait beaucoup d'entretiens, des centaines d'entretiens », 97), qu'on imagine ne plus rien avoir à apprendre de ce genre d'échanges. Pourtant, les cinq entretiens menés par Kristell Loquet prouvent qu'il y a toujours des questions à poser ; elle choisit d'abord d'interroger Butor à partir de ce qu'elle découvre dans la maison de l'écrivain, nommée "À l'écart". Elle voit, en premier lieu, les bibliothèques, diverses, classées par matières et, pour chacune d'elles, par ordre alphabétique ; en second lieu, elle questionne Butor sur son œuvre — ses propres livres sont entassés dans des cartons —, qui a proliféré, s'accroissant avec les livres d'artistes au point de dépasser les deux mille titres. Mais, plaisamment : « je trouve que je n'écris pas assez, naturellement » (148) et l'auteur  renvoie pour plus amples renseignements au Dictionnaire Butor, établi sur la Toile par Henti Desoubeaux.

   L'écriture est peut-être née chez Butor du désir de rompre l'isolement, mais la publication de livres aboutit à le renforcer  en ce qu'elle a rendu l'homme, d'une autre manière, autant différent des autres qu'il l'était. Les livres publiés, en tout cas, sont vus sans complaisance, plutôt avec une forte insatisfaction : « [mes œuvres] sont toutes ratées ! Mais oui ! Elle ne sont jamais ce qu'elles auraient dû être. Elles ont toujours été amenées à un certain point où je ne savais plus quoi faire. [...] c'est aux autres de continuer : soit de corriger mon texte, soit d'en faire d'autres qui soient peut-être mieux. » (46-47). Butor revient plusieurs fois sur ce point, ayant la certitude qu'un livre ne pouvait jamais être achevé, qu'il était préférable de l'abandonner aux lecteurs, qu'il devait pouvoir en susciter de nouveaux, devenir un matériau pour d'autres que lui ; on ne s'étonnera pas que cette relation au livre rejoigne celle de poètes d'aujourd'hui.

    Ses manuscrits, qu'il a longtemps donnés sans y accorder d'importance, Butor les faisait lire à Perros, soucieux de son avis et attentif à ses conseils ; il l'avait rencontré dans les bureaux de la NRF et tous deux s'étaient reconnus comme étant "à côté" du monde des lettres. Un autre écrivain hors des normes, Frédéric Yves Jeannet, lui avait écrit encore lycéen et Butor était devenu un père de substitution, lui rendant encore visite ces dernières années — Jeantet s'était installé au Mexique dans la ville où se passe Au-dessous du volcan. Comme lors de tous ses voyages, ce que Butor y a vu est susceptible de devenir élément d'un livre, comme si tout ce qui était vécu devait aboutir à l'écriture. Pour lui, qui se définit comme une énigme, le livre est un moyen de se connaître et, en même temps, dans ce qu'il construit comme « une architecture », avec des plans et des schémas, il est soucieux de restituer quelque chose de la réalité : « mon projet c'est de travailler les choses en écriture. Et de travailler sur la réalité, m'efforcer d'améliorer la réalité par l'intermédiaire de l'écriture. » (69)

   En dehors des réflexions sur l'écriture, sur la littérature, Kristell Loquet fait apparaître un "Butor intime". Il raconte l'histoire de sa maison, liée aux lois Ferry : la République construisant partout des écoles, l'école religieuse qui occupait le lieu ferma, faute d'élèves. Il évoque le décès de son épouse Marie-Jo, leurs premières rencontres, ses talents de couturière et les salopettes qu'elle lui préparait. Il raconte la promenade matinale avec son chien, les idées qui surgissent alors, notées au retour, « J'ai passé ma vie dans l'urgence [...] Je suis toujours dans l'urgence » (77). Il explique comment, une matinée par semaine, il fabrique par collage des cartes postales pour sa correspondance. Il s'amuse du sens péjoratif de son nom et de la suggestion de son premier éditeur de prendre un pseudonyme, ce qu'il n'a fait qu'une seule fois, publiant des poèmes sous le nom de "butor" en allemand...

   Il y a dans ces échanges le reflet de la curiosité toujours en éveil de Butor et de son appétit de vivre ; sans crainte de la mort, il évite de multiplier ce qu'il appelle « les poussières du temps perdu » : « L'enfant qui dure en moi [...] non seulement [...] veut retarder l'instant de la mort, mais aussi la plupart des aspects de la vieillesse. » (135) On doit à sa curiosité le cahier de photographies en noir et blanc inséré dans le livre, et lui fait pendant un cahier, cette fois en couleur, de photographies prises par Kristell Loquet dans la maison de l'écrivain. Six poèmes de Butor et autant de dessins de Jean-Luc Parant accompagnent ces entretiens au ton inhabituel.