Nervaliennes de Jacques Demarcq par Bruno Fern

Les Parutions

20 févr.
2010

Nervaliennes de Jacques Demarcq par Bruno Fern

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Cet ouvrage est composé de trois parties : d'un conte qui n'est heureusement pas destiné qu'aux enfants1, d'un livret d'opéra de la même eau où l'on peut reconnaître la patte de l'auteur des Zozios2 et d'un essai, Le Nervalois, qui tente de ne pas trop corrompre son objet d'étude - et y parvient assurément.Du conte (qui évoque une initiation scolaire à la poésie échappant aux travers encore fréquents du « beau langage » ou des jeux d'inspiration pseudo-oulipienne), on pourra faire entrer en résonance le titre malicieux, Gérard de Verbal, et cet extrait du dialogue entre un père et son fils (interlocuteurs choisis quand on sait le peu d'échanges entre Nerval et son père) : « Ecoute, j'ai entendu parler de Gérard de Verbal ; je ne suis pas sûr qu'il ait fait tout ce que tu racontes.- T'es bien un père, papa ! Si tu m'avais lu... J'explique à la fin : il a pas raconté sa vie, il l'a transformée ; c'est ça l'important. »avec cette phrase emblématique de la 3ème partie : « Ce qu'ignorent les biographes, et plus généralement le sainte-beuvisme expliquant l'œuvre par l'homme, c'est qu'un être humain vient moins au monde qu'il ne tombe dans un langage, une formulation ou mise en forme de la réalité qui varie avec l'époque et la culture. » Car le propos de J. Demarcq tourne essentiellement autour de cela : comment l'œuvre de Nerval, comme toute autre digne de ce nom, transfigure le donné biographique (et les inscriptions qu'il implique dans les discours sociaux) en l'ouvrant sur des dimensions qui l'excèdent autant que la « simple » relation que l'on pourrait en faire - ce qui suppose une lucidité égale à celle du pinson de l'opéra3 :

pshuii
pas dupe
ni
stup-stup
ouid


L'approche menée s'est donc voulue simultanément précise (jusqu'à la cartographie et la toponymie) et multiple ou plutôt multiplicatrice pour le lecteur qui la confronterait aux textes nervaliens : les lieux (le Valois, conjonction de l'Allemagne associée au souvenir d'une mère vite perdue et de la Méditerranée antique liée au substitut paternel que fut un grand-oncle pour Nerval4, l'Orient des voyages et des lectures), les époques qui s'y imbriquent, les différentes figures féminines et les références littéraires qui sont étroitement mêlées aux uns et aux autres (en particulier Dante et le romantisme allemand), Nerval apparaissant au final tel un être « cosmopolygame et
polymonothéiste ».
De ce fait, si J. Demarcq fournit indéniablement des clés, elles ne ferment pas l'œuvre en la résumant naïvement à ce qui serait son contenu, aussi subtil soit-il, car, en écrivain qu'il est lui-même, il n'ignore pas le rôle que joue le contenant justement mal nommé de par les débordements qu'il provoque : « Le poète est celui qui capte et le premier subit la force des signes - non celui qui la gouverne. » C'est d'ailleurs ce dépassement intrinsèque qui, unissant « le rêve et la vie »5, permet de prendre le risque de viser l'autre en soi (jusqu'à l'hallucination dans le cas de Nerval : « C'est la mort - ou la morte »6) et d'oublier ainsi, du moins pour un temps, l'identité sociale supposément unitaire et circonscrite, transformation effectuée ici à travers la figure du déshéritédisparu sous un Second Empire dont le capitalisme policier semble encore avoir de beaux jours devant lui.



1 Publié précédemment dans la revue dans la lune, Centre de Création pour l'Enfance
2éditions NOUS (2008)
3 Au passage, au-delà de certaines proximités biographiques, cet ouvrage en dit long sur l'écriture à la fois pudique et foisonnante de J. Demarcq.
4 Le champ où ce dernier effectuait des fouilles archéologiques portait le nom que l'écrivain reprit, après une succession de pseudonymes, pour signer ses œuvres à partir de 1836.
5 C'est là le sous-titre d'Aurélia (1853).
6 Artémis, Les Chimères (1854).