Tout cœur amoureux est révolutionnaire de Jean-Michel Aubevert par Christophe Stolowicki

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09 déc.
2018

Tout cœur amoureux est révolutionnaire de Jean-Michel Aubevert par Christophe Stolowicki

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Depuis Nombre de chienne publié il y a une vingtaine d’années, Jean-Michel Aubevert poursuit avec un gourmand imperceptible accent d’outre-Quiévrain son œuvre récurrente, renaissant d’affres hypocondriaques. Épousant à même le défiguré la langue à son acmé, à son nadir, prenant ses rimaillantes aises avec un vécu têtu. Le végétal qui exalte le végétatif de la lymphe (« comme à la déhiscence de la fleur d’artichaut [… ] le bleu vaporeux ») l’un de ses thèmes de prédilection.

 

Adopté ici, en uchronie à deux siècles d’avance, un calendrier aussi révolutionnaire que son cœur amoureux, le journal de poète débutant en « Floréal, an 423 ». En Bretagne où « des chemins de Brocéliande se dissipait la quête dans le marchandising de sa légende » tandis que « sur l’arbre pelliculé d’or, s’écalait le soleil en éclats dont s’étoilait le métal ».  Une densité de rimes intérieures et d’allitérations rétracte la langue en peau du chagrin aboli de celui jadis « mis au placard […] dans la cave à charbon ». 

 

Depuis plus de vingt ans que l’esprit déferle (« Tant de perversité à l’œuvre que si l’on devait lui prêter un créateur, on donnerait au Bon Dieu le diable sans confession ») dans un pugnace combat d’arrière-garde et que dans tant d’irréfutables perfections étales on cherche en vain la faille, le létal, le saillant tressailli – d’un ressaut le poète nous renvoie « à la toile de ses nerfs pour plafond de verre ». « Dites Dieu. Ôtez d’aimer. […] Il ne reste des vitraux écalés que des plombs sur le ciel […] que l’appareil dépareillé d’un parti de Dieu. » L’enfant de chœur, l’enfant de messe n’a pas pris une ride sinon de limpide sagesse d’une guerre que d’autres (le plus explicite, Péguy) ont gagnée.

 

« Dans l’éveil d’un rêve / Où le skaï se fait l’homonyme du sky pour qu’un ciel s’écaille » – il a fallu ces années du travail sur soi d’une vie exclusivement vouée à l’écriture, dans « la déchetterie d’un sillage », pour qu’un rêve limpide exhale ce qui se condense ici en une aussi parfaite paronomase. Mais à force de « creuser les mots pour en habiter le verbe, et trouver l’eau », délacé, délassé un cancer de mère de stricte observance, tant d’enfance rechargée de mers d’huile s’est saturée d’huiles essentielles. Perclus de métaphores bibliques (« la rémige dont nous frôle un ange », « Quel bonheur qu’un papillon de sa chrysalide ! ») le vieil enfant resté très religieux dans l’irréligion.

 

Dictons en filigrane (« Dieu n’avait rien vu, rien entendu, rien soufflé : trois singes »), un sublimé, en ses trois sens chimique, freudien et spirite hue aile : à ailes déployées d’ange ou hanche que coudoie le contrejour. Langue de pénitent, végétalien et botaniste, cinquante fois retrempée dans un Styx pour émerger en béatitude, en B attitude zéro au ras des flots poursuit, essuie un avis de tempête pour tester l’alcyon. En « Présence » d’une marée latente en bord de mère, de « l’hypnose d’une gnose dans l’entracte d’une veillée » l’Église réfutée – Dieu s’épand, Christ stagne en majesté.