Une main seconde de James Sacré par Tristan Hordé

Les Parutions

21 juil.
2018

Une main seconde de James Sacré par Tristan Hordé

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James Sacré a régulièrement accompagné dans ses livres l’activité d’un peintre (par exemple Alexandre Hollan, Guy Calamusa) ou d’un photographe (Lorand Gaspar) ; dans Une main seconde, la démarche est différente : il s’interroge sur la pratique de Jacques Clauzel dans ses dessins, qui semblent ne pas avoir de rapport avec les tableaux qu’il expose ; parallèlement à ces propos, il questionne sa propre écriture.

   L’ensemble des dessins n’a pas fait l’objet d’une publication ; l’un de ceux retenus ici apparaît comme un gribouillis qui représente cependant une forme humaine, d’autres sont des constructions monstrueuses ou fantastiques ; on voit par exemple les éléments d’un corps dans un fouillis de formes géométriques, ou un corps-visage avec des cheveux de Méduse et dont une partie est constituée d’un pénis, lui-même se terminant par une main. Pour James Sacré, il y aurait eu dans l’élaboration de ces dessins « comme un plaisir à peine avouable », en tout cas quelques chose d’intime que le peintre ne souhaitait pas montrer — les premiers dessins reproduits datent de 1976. Ce qui est certain, c’est que leur existence à l’écart de ce qui est présenté dans les galeries — écart qui justifie leur qualification de main seconde— atteste que le peintre n’a pas une seule manière de créer, qu’il ne peint pas (ou ne dessine pas) toujours en respectant une norme, celle de ses propres tableaux. La place de ces dessins dans l’activité du peintre est complexe. Plutôt que d’y voir des écarts, il est plus intéressant de se demander s’ils ne sont pas, maintenant qu’ils sont visibles, une invitation à regarder autrement les tableaux, et l’on pourrait aussi à partir des tableaux visiter autrement ce qui n’était pas jusqu’à maintenant visible, sorte d’ailleurs. Les peintures, alors, « somment les dessins de déclarer plus nettement ce qu’ils veulent ». James Sacré appuie cette proposition en évoquant des tableaux qu’il a appréciés dans les musées de Sienne.

   Qu’il s’agisse d’une œuvre de Sano di Pietro ou de Beccafumi, James Sacré s’attarde sur un détail — « une petite scène sans conséquence » pour le premier, « une espèce de tempête coincée en haut du tableau » pour le second — qui le conduit à regarder et à lire autrement la peinture entière. Le détail, « ce qui vient en marge », « emmène pareil / Dans l’énigme du monde ». L’analogie est convaincante et l’on reprend le livre de Daniel Arasse (Le Détail) pour confirmer ce point de vue ; même si le but du critique est différent et aboutit à des analyses historiques, le détail peut être « un moment qui fait événement dans le tableau, qui tend irrésistiblement à arrêter le regard » (p. 14). On peut accepter que les dessins — la "main seconde" — de Jacques Clauzel soient, par rapport à ses toiles, comparés au détail d’un tableau mais James Sacré s’aperçoit qu’il ne peut poursuivre l’analogie à propos de son écriture.

   Si rien de ce qu’il a écrit n’est devenu "main seconde", ce serait parce que toutes les notes, tous les brouillons « finissent en page d’un livre en chantier ». On pense au livre qui rassemblait notamment, en 1993, des pages de carnets, Ma guenille, et au commentaire relatif à cette publication ; James Sacré voyait « un lien entre ces carnets et [ses] poèmes, un lien qui [lui] semble tenir à de la vérité ; ou du moins à quelque trafic particulier des mots dans [sa] façon et [ses] raisons d’écrire ».  Mais la "main seconde" n’est pas un brouillon, ou des notes prises au cours des ans, ce serait plutôt ce qui, écrit, est difficile ou impossible à intégrer dans un texte quelles qu’en soient les raisons (linguistiques ou morales, par exemple), ou ce qui, peut-être, n’aboutit pas à un texte parce que, note James Sacré, « jamais je n’ai su / Écouter en moi ce qui s’étouffe / Sous l’oreiller confortable / D’un savoir écrire prétentieux. » Et de conclure que toutes les choses qui ne viennent pas au jour — ce qui équivaudrait alors aux dessins à côté des tableaux — probablement chaque livre publié « Les montre en plein, mais je ne vois rien. »

    À partir des dessins de Jacques Clauzel, James Sacré approfondit ses propos sur sa propre écriture et il faudrait rassembler ce qui, dans ses poèmes, construit une poétique à côté de ses réflexions plus théoriques. Si l’on retient que ses poèmes d’aujourd’hui seraient seulement la poursuite de la « guenille d’écriture » de ses premiers écrits, il ne faut pas y lire une fausse modestie ; ce qui importe toujours, ce sont les choses réelles : la beauté des tableaux du Quattrocento ne vaudrait rien si elle ne permettait pas de mieux « regarder la farine fleurie des fleurs de sureaux / Un peu d’herbe qui met du vert entre les briques d’un pavé ». Encore : comprendre que le poème n’est pas seulement, mais est aussi « Vaine parole humaine / Dans l’informe bruit du temps ».