Vak spectra de Suzanne Doppelt par Catherine Pomparat

Les Parutions

17 mai
2017

Vak spectra de Suzanne Doppelt par Catherine Pomparat

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Le peep-show hollandais de Suzanne Doppelt

 

Le peep-show hollandais occupe l’espace circonscrit par la première phrase. Peut être un paragraphe, une strophe ou un verset, ou bien un alinéa, une lettrine ou une partie, une portion, un tremplin pour l’élan, ou bien encore un tableau du quotidien où les mots compartiment, casier, case, conviennent à qualifier le métier de regarder dès l’instant où il est posé sous les deux mots faisant titre.

D’entrée une ligne oblique soulève la poussière des coins sans autre souci ménager qu’un humble balai. Sortis pour l’occasion du placard du fond, spectres et simulacres [émis par les objets] traduisent le mot latin spectra, pluriel de spectrum. Dans cette direction qui n’est ni perpendiculaire, ni parallèle à la vision, « vak » est tissé dans le biais. La polysémie et l’ambivalence du mot néerlandais ouvrent la discipline, la branche et la matière convenant à la lecture.

[Nota bene d’un conchyliologue anonyme du XVIIe siècle : Vak eût été une coquille déplacée intrigant le patronyme d’un peintre de genre hollandais : Jean vak Kessel, né à Anvers en 1626 ; sa manière de peindre un chien flaire davantage jusqu’à la dernière page son Pieter de Hooch, né à Rotterdam en 1629 ; à moins d’être le « fameux coup de pinceau du peintre SvH expert en magie dynamique » : en tout cas « un beau peep show avec ce qu’il faut pour faire un tableau »]

« le vol des génies », la mouche en connaît un rayon. Le regard panoptique de l’insecte se bouscule au portillon. La porte à œilleton sort de ses gonds. Elle ouvre une enfilade de pièces vides de présences humaines pleines de leurs relations. En vertu du proverbe pas vu, pas pris, « plus certaines nuances que seule la pensée connaît », les multiples points de vue « remplacent la promenade et le théâtre » par une « fête optique » triadique.

« la mécanique rusée derrière la scène ou sous l’escalier qui agit en sourdine » avec Michaux, Vinci, Lyotard… et autres philosophes-artistes faisant écho sur les murs de la pièce, mouvemente la vocation anthropométrique d’une architecture qui mesure les corps absents pour figurer le vent. Par exemple, la formule : "Là où je peux être somnambule sans erreur, là est ma maison" refait des morceaux de tableaux en passant d’un espace à un autre sans cogner la sensibilité oculomotrice.

« ou bien l’œil de celui se déplaçant pour voir ce qui n’est jamais à sa place » parvenu à ce point du poème montre des espèces d’espaces que le doute [l’espace est un doute (GP)] ne peut ignorer. Les objets du mobilier, une fois visualisés, tire une indication sur l’agencement dans le déroulement de l’action. Une chaise mise aux carreaux déconstruit la maison dont L’Art d’édifier fait vocation. L’espace du dedans « s’ouvre à la façon d’une boîte » pliante où toute chose peut être mise en mouvement.

« le mouvement des simulacres » fait sortir de table Anaximène. Sa chaise « jamais vide contient la mémoire du dernier occupant et de tous les précédents » : Anaximandre avec ses sphères de cristal qui expliquent tout l’Univers. Le tableau hollandais dessine en apartés trois réalités aériennes, « trois formes légères qui dansent sous un plafond de travers » que révèle une cosmologie seconde qui pense le monde sur le modèle du fonctionnement du langage : « un petit fantôme pareil »

« une vague aérienne » fait dériver les mots qui voient et déporte leur langue d’un domaine à un autre. Avec des tranches de savoir déverrouillées, l’Art de peindre et l’Art d’écrire consomment leurs noces avec l’Art d’édifier. Des carreaux noirs et blancs servent d’armature à l’écriture. Une grille de langages s’étale en trois dimensions sur le sol charpenté. Les matières (verbales, picturales, architecturales) « visionnent » la demeure et déconstruisent la maison.

« l’apparition du chien » « entre deux eaux ou deux carreaux » traverse l’épaisseur silencieuse d’une « niche ». Une cage de verre efface les murs des quatrièmes visions plans. Le champ visuel n’y voit rien qu’un poème avec des mots sessiles dedans. Soutenue par l’animal « muet et solitaire » l’ossature des éléments solides compose à sa manière la chambre mortuaire d’une femme aux tréfonds. Une autre, curieuse auprès du lit, attend la sortie du spectre de l’endormie.

Il y a toujours une femme à demeure qui écrit le vide de la maison. « un art très bien composé »

seuls fondent ce qui demeure « le vol des génies, le mouvement des simulacres, une vague aérienne, l’apparition du chien, c’est la mécanique rusée derrière la scène ou sous l’escalier qui agit en sourdine, ou bien l’œil de celui se déplaçant pour voir ce qui n’est jamais à sa place, entre deux eaux ou deux carreaux, cet animal sage comme une image pose discontinu devant tous les curieux. »

[…] Vak spectra […]

« en la regardant on regarde un secret »