A mots couverts par Norbert Czarny

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

A mots couverts par Norbert Czarny

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Pour Sabine Outmezguine




Si elle savait que je parle d'elle...
Elle me demanderait des nouvelles des enfants, m'interrogerait sur ma santé, me dirait de saluer Catherine... A mon « et vous, comment ça va ?, elle répondrait « comme des vieux. » C'était sa réponse depuis quelques années, un « on fait aller » que suit un « oh » fataliste.
Si elle savait que je parle d'elle, elle m'en voudrait. Je marche sur la pointe des pieds.
Je parlerai à mots couverts, comme elle-même le faisait quand nous lui demandions quelque chose qui embarrasse. Oh, jamais elle n'évitait le sujet. Pour rendre service, c'était toujours oui. Quelques sous pour aider l'un ou l'autre, mais dont on ne parlait pas ouvertement. Elle ne pratiquait pas la fraude, n'envoyait pas de millions dans quelque paradis fiscal. Elle aidait. Grâce à elle, on bouclait une fin de mois, on sortait la tête de l'eau, on se sentait moins étranglé pendant quelque temps.
Les mots que l'on employait au téléphone semblaient sortis d'un autre temps, d'une époque grise et inquiète comme celle qu'elle avait connue jeune femme, mais aussi et surtout son mari, un homme que la moissonneuse hitlérienne et la faucheuse stalinienne auraient pu hacher menu. Un homme droit dans son siècle, casquette à visière vissée sur le front, yeux bleus grand ouverts et la parole forte heureusement imprégnée d'un humour ravageur, l'humour de notre Europe qui commence à Budapest ou Prague et s'étend jusqu'à Varsovie.
Elle parlait à mots couverts, elle-même toujours couverte quelle que soit la saison, portant manteau, bonnet en laine tricotée comme si elle ne s'était pas encore remise du froid de Haute-Silésie. De ce froid éternel qui se mêlait aux flammes, au feu, qui se mêlait aux cris, et au silence pesant d'après.
Oui, Liliane, puisqu'enfin je la nomme, Liliane née Tiano, un nom d'oiseau, de piaf de la Place Voltaire ou de la rue Sedaine, Liliane avait traversé une longue nuit à l'automne 44, connu ce froid dont on tremble longtemps.

En songeant à cette nuit, je pense aussi au jour de Paris qui se lève sur le pavé de la rue de la Folie-Méricourt. Elle n'a jamais quitté l'appartement familial de ce onzième arrondissement si tranquille, si heureux en ces années vingt qui la voient naître. Elle est du onzième comme chez les siens on a longtemps été de Salonique. La chaleur qui écrase le port grec est maintenant loin. On a rompu les amarres pour jeter l'ancre près de la place Voltaire. On a combattu pour la France dans les tranchées et cela vaut brevet de citoyenneté.
Je l'imagine adolescente obéissante, acceptant comme une bénédiction la loi du père. Il règne sur ses six filles comme on le faisait chez les Ottomans. Il règne, et toutes, elles filent droit jusqu'à l'école où l'on apprend la morale républicaine, le nom des rois et le cours des fleuves, la fourberie du renard, la candeur de l'agneau, la grandeur de Monseigneur Myriel, évêque de Digne-les-Bains.
Tout cela, je le sais, puisqu'un jour, renonçant à posséder des livres, elle m'a donné les joyaux de sa bibliothèque. Elle aimait Martin du Gard et vénérait Beethoven, relisait Romain Rolland, était émue à Jean-Christophe. Je la comprends ; je ne me suis jamais remis de la mort de Fantine, ni de celle, solitaire, du vieux Valjean.

Et puis de Liliane, la docile, je sais un geste d'amour. Le seul geste fou qu'elle a dû accomplir. Elle aimait un jeune homme. On l'avait pris dans une rafle. Elle est entrée dans le commissariat pour le retrouver. De là, ils sont partis vers le froid et la nuit.

L'herbe a poussé dans les fentes du pavé, rue de la Folie-Méricourt, dans ces immeubles qu'habitaient les cavaliers de Napoléon 1er.
Un jour, elle est rentrée. Mais qui elle ? Pauvre silhouette à la tête rase sous un fichu. Je vois Liliane perdue, en ce printemps léger de Paris, presque insouciant.

Je ne la connaîtrai que bien des années après, et de ces années, je dirai juste qu'elles sont tissées d'ombre et de lumière fugace, de la peur qui la taraude, des hurlements et des aboiements de chiens qui défont ses nuits et ses aubes ; d'une vie qui refait sa peau, ses cheveux, retrouve son sel et son miel, le goût des choses douces venues de Salonique. Et puis il est là, l'homme aux yeux bleus vifs, Shlomo ou Szlamek ou bien encore Henri. On passe des frontières, on change de nom, de prénom, de rêves...
Elle va et vient dans le petit appartement qui s'est peu à peu dépeuplé. Les sœurs ont fait leur vie loin de la place Voltaire. La mère est partie, vieille dame à la douce apparence qui roulait les r et pesait chaque geste sur la balance invisible des jours.
Elle va et vient ; elle pose des questions, ne parle jamais d'elle-même et je ne sais encore comment Sabine une jeune fille qui l'avait interrogée sur ces années de froid et de nuit avait pu recevoir tant de confidences.
Lui a la fièvre ; il connaît le fond des mensonges qui ont perverti le siècle, ruiné tant d'espérances, il peut encore en découdre. Elle tempère l'époux passionné, l'empêche de rompre des lances (« c'est mauvais pour ton cœur, arrête biquet »).
Ma mère est sa sixième sœur. Je me découvre une famille nombreuse, des tantes comme s'il en pleuvait, la rumeur de Salonique qui ne m'a plus quitté, rébétiko lancinant qu'on danserait place Léon Blum. A sa sœur, elle confie tout. Elles parlent ensemble à Thonon, au bord du lac Léman. Elles parlent à Vincennes, puis « là-bas », il ne faut pas dire où, dans cette terre promise qu'elle aime tant mais dont elle chuchote le nom, dont on parle à mots couverts. Elle donne pour les soldats, elle donne pour les veuves, elle donne pour les pauvres, elle donne. Elle ne compte pas ; elle croit comme croient les enfants, avec une pureté que je n'ai plus bien que j'aie l'âge d'être son fils, ou son neveu.
Liliane pense aux enfants. Aux miens, à ceux des amis. Elle célèbre tous les anniversaires par de petits poèmes et des souhaits. Parfois elle les écrit, de sa plume appliquée, toute en pleins et en déliés. Elle offre de l'argent, calculant de façon savante la somme (toujours conséquente) en s'appuyant sur la « Gamatria » : chaque lettre prend sens, et selon que Léo a six ans, Benjamin huit ou Raphaël douze, elle donne une explication qui fait tout son bonheur.
J'aime entendre sa voix et plaisanter au téléphone.
J'aime monter jusqu'à la deuxième cour devenue jardin bo-bo avec bicyclettes, plantations et parasols avant de grimper les escaliers jusqu'au petit trois pièces. Liliane et Szlamek s'affairent « comme des vieux ». Elle lui met des gouttes dans les yeux, sort quelques biscuits secs pour les invités, prend des nouvelles de l'un, de l'autre.
Et maintenant elle s'efface, mais ma dette reste.