Tatjana par Norbert Czarny

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

Tatjana par Norbert Czarny

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Il arrive qu'au fond d'un certain chagrin, on se dise, « c'est beau, mais ce n'est pas pour moi. ».
On est absent de soi, absent à ce qui donne son sens profond à l'existence : un matin sur une
terrasse ensoleillée, le partage d'un rire, des bras qui vous accueillent, tout simplement. Et
pourtant, à ce moment-là, encore, il suffit de voir le détail, d'entendre le mot qui, par son
caractère anodin, par son insignifiance, vous ramène à l'essentiel. Le paysage apparaît,
engendrant la rêverie, et les mots pour l'écrire.

Me voilà donc un samedi matin à Rennes. La nuit et la pluie rendent le pavé luisant, et je
remonte la rue d'Antrain, la bien nommée. Elle traverse la ville, entre pavillons et HLM, petits
commerces et supérettes de quartier. J'ai posé le décor, permettez une ellipse de quelques
heures. Je traverse le Boulevard Emmanuel Mounier.
A midi, nous sommes réunis dans une pizzeria qui ne paie pas de mine. Nous, ce sont deux
formateurs, et huit jeunes femmes entre 25 et 35 ans. Certaines ont déjà de jeunes
enfants,d'autres vivent en couple et attendent le moment propice : un peu de stabilité
professionnelle, quelques sous de côté, la confiance qui permet de se lancer.
Parmi elles Tatjana. Une petite brune fluette, vêtue de tulle noire, des cheveux noirs, des
sourcils de la même couleur, aucun maquillage. Elle porte à l'annulaire gauche une grosse
bague, comme une fleur en forme de corail. C'est la seule note de couleur, avec son sourire.
Et ces « r » qu'elle roule curieusement, pas vraiment comme le font les Russes.
Assise à table, près de moi, elle écrit quelques mots. Les références d'un livre que je lui
recommande.
De quel pays est-elle originaire ? Yougoslavie répond-elle.
J'aime sa réponse. Je l'attendais, mais je veux en savoir plus. Elle résiste un instant, puis sur
mon insistance : « je suis serbe ». Cela ne me suffit pas, mes questions la désarment : « je
suis née à Novi-Sad ». Tout à coup, elle ouvre grand la fenêtre et des siècles font irruption
dans notre pizzeria. Novi-Sad, c'est toute la Yougoslavie en quelques centaines d'hectares,
un microcosme : on y parle serbo-croate (une langue qui n'existe plus) et hongrois (la
frontière est très proche), mais aussi ruthène, une langue semblable à l'Ukrainien, et on y
parle le rom, ou les autres langues tsiganes. La fenêtre s'est ouverte et j'entends des échos
d'allemand et de yiddish, j'entends la liturgie orthodoxe et les prières catholiques, et
j'entends... non je n'entends plus.

Tatjana est née à Novi - Sad, comme Danilo Kis. Je lui raconte comment il préparait le café,
dans son studio de la rue Teyssier : un fond de Nescafé dans un verre et un coup de robinet
pour l'eau chaude. Elle est surprise ; elle l'imaginait dégustant le café byzantin (l'adjectif
« turc » est aussi imprononçable que l'adjectif « serbe »), celui dont David Albahari dit qu'il
est un condensé d'Histoire pour des raisons que je ne sais plus expliquer.
Est-ce qu'elle chante des berceuses en serbo-croate au garçon qui naîtra en mars ? Non, elle
lui joue des airs à l'accordéon diatonique. Je me la figure, assise, attentive au toucher des
doigts sur l'instrument qui enfle, désenfle, s'essouffle, écoutant les battements dans son
ventre, les battements de cœur d'un enfant qui verra Novi-Sad, et ira à l'école « Diwan » de
Brest.
« Oui me dit Tatjana, pour nous c'est un retour aux sources. Mon mari voulait revenir en
Bretagne, et on a quitté Paris ».
Je ne peux m'empêcher d'imaginer les voyages entre Brest et Novi-Sad. Non pas en avion,
avec escale à Roissy dans la cohue touristique, mais en train, à travers l'Italie et les Balkans.
Rêverie très improbable d'un lecteur de Larbaud ou Cendrars. Tatjana n'a pas le temps,
l'envie, ou l'énergie pour voyager selon mes souhaits.

Le soir, la rue d'Antrain descend vers le centre de Rennes, et de là, passant la rivière qui
ressemble à un canal, on a bientôt fait de rejoindre la gare TGV. Tatjana est rentrée à Brest.
Elle ne sait pas si elle pourra venir le 27 janvier, pour la prochaine journée de formation. En
congé maternité, elle n'y serait pas autorisée. Mais elle a envie de retrouver ses collègues, et
d'apprendre. Et moi, de l'entendre me raconter la vie à Novi-Sad.