La scène de Maryline Desbiolles par Norbert Czarny

Les Parutions

31 janv.
2010

La scène de Maryline Desbiolles par Norbert Czarny

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LA TABLE, LE TABLEAU





L'auteur de ces lignes (qui s'effacera autant que possible après cette confidence) appartient comme Maryline Desbiolles à la génération qui testa les nouveaux programmes de mathématiques au collège. Mais contrairement à l'auteur de La Scène, il ne s'est jamais fait à la théorie des ensembles, aux opérations très abstraites (trop à son goût) que La Mathématique, sans s, impliquait. Il est toutefois d'accord avec la romancière pour considérer que les opérations sur les ensembles ont à voir avec l'écriture : « trouver des intersections » qu'on pourrait appeler métaphore est en effet un réel plaisir. Et on ne cesse de le faire en lisant ce roman.
Même si l'ensemble vide de la page blanche unit des pages remplies de phrases sacrément balancées, l'essentiel est dans les enchaînements entre les lieux, les moments, les événements. Pour le dire simplement, la narratrice se rappelle les tables ou tablées autour desquelles se réunissent des convives, amis ou familles, amants ou enfants, parfois tous ensemble, en France, en Australie, dans la lointaine Judée biblique, et surtout en Italie. L'Italie de Maryline Desbiolles, c'est d'abord le Piémont qu'elle évoquait dans Primo. Ici, c'est la Ligurie dont elle est voisine, vivant près de Nice, sur cette Riviera que les riches Lombards adorent pour de mauvaises raisons, tandis qu'elle préfère savourer un fritto misto ou des spaghetti alle vongole à Finale Ligure, bourgade qui ne paie pas de mine, tant mieux. Là se retrouvent onze hommes, de quoi composer une équipe de football, qui mangent. Et cette réunion sert de fil conducteur aux autres réunions du roman. La scène du repas, si souvent peinte (on y reviendra) est aussi souvenir de la Cène, celle lors de laquelle treize hommes sont réunis, l'un désignant Jésus à ceux qui le recherchent. Bref, que l'on soit onze, douze, treize, trois ou deux, comme c'est souvent le cas dans le livre, il se passe beaucoup de choses sur et sous la table.
Plus sous, en fin de compte. La narratrice évoque la petite fille qu'elle a été, jouant à la mariée ou se laissant séduire par un jeune garçon caché comme elle. La jeune femme aussi a connu les jeux de la séduction lors d'un séjour à Brisbane. Des jambes enserraient les siennes, tandis qu'au dessus de la table, entre l'homme qui tentait de l'emprisonner et son épouse, on était tout près de la scène (de ménage). On pourrait continuer longtemps ainsi, entre souvenirs, anecdotes et questions posées à l'avenir.
Longtemps avant parce qu'à l'origine du récit, il y a des photos. Des photos réelles, montrant la famille de Maryline Desbiolles, comme celle, balayée d'un coup de pinceau qui figure en couverture, des photos que la narratrice recherche, croit avoir vues sans savoir où ni quand. Un fil relie ce roman aux précédents, celui de l'image, très puissante, parfois éclatante, explosive. Qui l'a lu se rappelle que Primo commençait en gare de Turin par une irruption de lumière. La lumière était aussi au cœur des draps du peintre, autrement. Elle est là, d'abord synonyme de chaleur, et d'Italie. La Toscane et la Campanie sont en arrière-plan, inondant de leur lumière les pages du roman. La couleur est omniprésente. Le rose des vêtements de Maryline enfant, rose cochon, rose un peu niais qu'adorent les fillettes, le blanc des nappes, du vin, des nuages légers, du jour. Le rouge, le bleu... Sans parler de l'or : celui des boucles d'oreille que la fillette reçoit pour sa première communion, celui du stylo plume, perdu au collège, et sans doute à l'origine d'une passion pour ces objets d'écriture, chez l'adulte. Ces couleurs créent les fameuses « intersections » elles unissent un lieu à l'autre, le passé au présent, la robe... au cochon.
A table, on parle, on rit, on se dispute (pas tant que cela, ici), on refait l'histoire, et on mange. Des poivrons rouges, du cochon de lait, des seiches. Si elle ne sait pas danser (et surtout pas sur les tables !) la narratrice de La Scène est en revanche une cuisinière avisée. L'auteur de ce roman a écrit La Seiche, Le goinfre et Manger avec Piero , et on se rappelle peut-être comment elle racontait la façon de cuisiner du peintre dans Les draps du peintre. Cuisiner est une activité assez proche de l'écriture, telle que la pratique Maryline Desbiolles : on se laisse aller autant qu'on guide, on improvise, on associe, on cherche la surprise. On trie, on mêle...
La phrase est la matière dans la cuisine littéraire. Les mots bien sûr sont les ingrédients de base. On est surtout sensible à la phrase, chez l'auteur de La Scène. Une phrase qui se déroule comme la pâte à pizza, qui se malaxe, se travaille minutieusement. Et pourtant, rien de laborieux dans ce lent travail. Si la narratrice n'arrive pas à la cheville de sa mère pour ce qui touche au tango ou au paso-doble, elle sait faire glisser ses phrases selon un rythme qui étourdit. Les exemples de cette virtuosité ne manquent pas et l'on aimerait citer l'entrée fringante du peintre prometteur, page 69 à 71 : en une phrase, l'homme accompagné d'une jolie femme court vêtue épate une galerie avant de sombrer dans l'oubli en Amérique du Sud, promesse perdue. Tout son trajet d'homme tient en deux pages et quelques relatives agrémentées de « qui » et de « que » aussi clinquants que les bijoux sans doute arborés par le couple éclatant de jeunesse.
La matière disions-nous, évoquant cette phrase que Maryline Desbiolles sait étaler (ou rétrécir) à son gré, entre laisser-faire et maîtrise de son métier. Comment ne pas parler de peinture ? On pourra, lisant, faire la liste des tableaux qu'elle cite. Son musée imaginaire est rempli de toiles gourmandes, de scènes de repas, profanes ou sacrés, de morceaux de viande sanglants qui nous rappellent que nous sommes mortels. Goya, Soutine, Bacon, Rembrandt évoquant le sacrifice d'Isaac par son père Abraham, le couteau du prophète sur la gorge blanche de son fils... Et la Pietà, suggérée par la position de la narratrice au chevet du jeune motocycliste mourant. Nous le savons tous : regarder une photo de famille, ou une photo de groupe, c'est compter celles et ceux qui ne sont plus. Parfois, la mort est à côté, hors champ, pourtant présente, comme dans cette photo d'un officier SS festoyant à proximité d'un camp d'extermination, que la narratrice se rappelle, sans savoir où elle l'a vue.
N'en restons pas là : La Scène est un roman lumineux, une sorte de jubilation, une danse légère. Les épisodes s'enchaînent comme en un travelling (oui, oui, du cinéma, de la mise en scène !) ; ceci appelle cela, le souvenir prend vie, tout continue, à l'infini.
Tiens ? L'infini ? La mathématique, les ensembles... Du moderne pour toujours ; difficile à avaler, mais au fond, tellement bon !