Chapelle littéraire hantée ou maison des arts poétiques ? par Patrick Beurard-Valdoye

Les Incitations

24 oct.
2012

Chapelle littéraire hantée ou maison des arts poétiques ? par Patrick Beurard-Valdoye

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Un coup de vent vivifiant traverse le milieu.

Une pétition initiée par Orphée.

Des discussions en ville.

Un texte de Michel Deguy sur sitaudis.

A Paris La Maison de la Poésie deviendrait de Littérature sous l'impulsion de sa nouvelle direction.

Au nom de chaque premier signataire, est adjoint le mot de poète – plutôt qu'écrivain – c'est déjà une excellente nouvelle, et l'on espère que cette qualité soudaine n'est pas de circonstance.

Que la Maison devienne de Littérature n'aurait rien d'inquiétant en soi, si l'on songe aux Literaturhäuser en Allemagne et en Suisse alémanique qui programment, aux côtés d'auteurs de l'industrie culturelle, ceux des arts poétiques aussi.

En France néanmoins, une suspicion s'instaure, depuis que l'on sait que « la littérature est ce qui s'enseigne », et qu'il n'a pas échappé aux observateurs que l'inventeur de cette jolie formule, précisément, n'évoquait guère le poème ; sinon Racine.

Le clivage usuel entre poésie et littérature, qui fait écho à la vieillotte partition entre poésie et prose, n'a plus qu'un sens commercial, dès lors que l'on parle d'arts (donc d'invention formelle aussi), et non d'arts appliqués. Que l'on parle de prose poétique et non de prose journalistique.

Par surcroît cette séparation est obsolète dans le cadre qui nous occupe ici, comme on va le voir.

Si l'objet était de mettre à l'écart le terme désuet de poésie, je n'y verrais quant à moi aucun inconvénient, à supposer qu'on élargît le champ de la création expérimentale, où les poètes-du-poème-en-vers croiseraient les « romanciers » (sic) comme Pierre Guyotat ou Bernard Collin, Claude Ollier, Michelle Grangaud, ou bien Jérôme Mauche, bien d'autres encore, bien d'autres.

Ce qui me frappe autant dans l'appel à signatures que dans la dissertation de Michel Deguy, c'est l'absence d'une notion, d'un mot, pourtant clef dans cette affaire.

De quoi ne parle-t-on pas ?

Au dernier salon des revues, je disais que si Ghérasim Luca vivait encore, il n'y aurait plus de lieu parisien pour accueillir ses récitals. C'était l'occasion de saluer le travail pionnier de Blaise Gautier (on parlait alors de la Revue Parlée, au singulier, le pluriel semblant avoir exclu l'art de la parole) ou du festival Polyphonix. C'est alors qu'un directeur de revue me répondit avec sérieux : « Mais si ! Ghérasim Luca était programmé à la Maison de la Poésie l'an passé ». Il confondait le poème incarné par son auteur, et la représentation théâtrale d'un texte de Luca.

Une maison de la poésie, ou de la littérature, peut se vouer à notre art par des représentations de spectacles vivants, par des débats entre auteurs. Mais sa mission est aussi d'offrir aux poètes chez qui l'oralité est un axe de recherche, une possibilité de lire, assis, debout ou allongé, dans une baignoire sur une échelle ou sur une chaise à califourchon ; de proférer ou de lire en chuchotant. Et en solo.

Dans tous les cas il ne s'agit pas de spectacle. Ni vivant ni mort.

 

La poésie en France s'est distinguée au XXème siècle de celle de la plupart des pays, en ce qu'intérieure, et destinée à l'imprimerie, elle était donc essentiellement muette. Ce phénomène si singulier étonne jusqu'aux comparatistes. Les raisons sont liées aux usages dès la modernité, à commencer par la permanence des salons littéraires (privés), au moment où dans les pays germaniques, scandinaves - mais aussi en Belgique et en Suisse - apparaissaient des « scènes poétiques » publiques. En France le dire le poème en public appartint longtemps au théâtre, jusqu'à son oralisation progressive par les auteurs – au début mimant encore l'emphase théâtrale – incluant la poésie sonore. Un autre motif fut l'hégémonie culturelle du roman populaire français publié en feuilletons qui, comme le rappelait Walter Benjamin dans Le narrateur (Der Erzähler), contribua à une disparition de l'oralité au profit d'une littérature silencieuse de journal, puis de livre.

Le mot aveuglant par son absence dans le texte de Michel Deguy est justement : oralité ; ou si l'on veut oralisation (j'évite oral qui pourrait évoquer de mauvais souvenirs au professeur). Quoi de plus étonnant ? Deguy ne peut voir – ou ne veut pas voir, comme nombre de ses amis – que depuis trente ans au moins, l'oralité à vif et l'incarnation du texte en public sont au cœur de la plupart des poèmes des générations qui suivent la sienne. Il est éclairant – et navrant au passage – de constater que dans la programmation du comité de Po&Sie à la Maison de la Poésie cette année, Olivier Apert, absent notoire, est le seul membre pour qui l'oralité fait également partie de son approche artistique.

Pour beaucoup d'auteurs en effet, la lecture en public demeure un pensum, la promotion d'un livre paru, une sorte d'animation presque vulgaire.

« « Es ist so », dirait Hegel », écrit donc Deguy.

C'est qu'il faudrait en effet à Paris, à l'instar de Berlin, une dizaine de lieux institutionnels (la programmation de la Literaturhaus est journalière !) et de radios pour que vivent les arts poétiques en public.

 

Face à cette dimension muette de la poésie – ce qui n'ôte rien le cas échéant à sa qualité livresque, faut-il préciser – et à une programmation tournée sur les débats entre poètes, il est aussi confortable que simpliste de prétendre que les poètes lisent mal. Et il y a toujours quelque élu pour prêter l'oreille à ces propos d'une autre époque.

Qui assista pourtant à une lecture de Dominique Fourcade, Franck Venaille ou Jean Daive pour mentionner quelques modernes historiques, ou bien Caroline Sagot Duvauroux, Isabelle Garron, Jean-Pascal Dubost ou Nathalie Quintane, ou encore Philippe Beck ou Nicolas Pesquès – sans parler des poètes sonores – mesure bien l'intensité de ce moment de création pure unique.

 

Donc, croit-on : des spectacles où se mêleraient poésie et musique attireraient sans aucun doute un plus large public (ah ! cette fameuse notion de large-public à l'origine de l'arrêt des aides publiques indispensables aux lieux de lectures). Effets jazzy, virgules sonores, duo de secours. Mièvrerie le plus souvent assurée. Sympa : c'est poétique. Soyons dans le vent. On en appellerait à Orphée s'accompagnant d'un instrument. Comme si au XXIème siècle on ne s'était toujours pas rendu compte, après Rilke et H. D., que la figure tutélaire des arts poétiques n'est pas Orphée, mais Eurydice (mais je ne peux que me réjouir de la réactivation des éditions Orphée).

Des espaces institutionnels – proposant aux auteurs un cadre professionnel – avec budget et programmation bimensuelle destinés à l'oralité des arts poétiques n'existent plus à Paris. Ils étaient cinq il y a vingt ans. Si à présent la BPI souhaitait impulser un tel cycle, elle devrait louer une salle ! Signalons l'action courageuse dans pareil contexte, de la Bibliothèque municipale Marguerite Audoux.

La Maison de la Littérature ne peut ignorer cette réalité singulière en Europe.

Notre ami Michel Deguy non plus.

 

Paris, le 23 octobre 2012