Affaires d'écriture de James Sacré par Jean-Claude Pinson

Les Parutions

22 juil.
2012

Affaires d'écriture de James Sacré par Jean-Claude Pinson

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1
   Sous le titre Affaires d'écriture, James Sacré rassemble en un « livre-gigogne » des « ensembles de poèmes » parus sous forme de plaquettes chez divers éditeurs entre 1968 et 1991 et devenus introuvables.
   « Je ne me relis jamais qu’on entend dire ». Récusant l’affectation de détachement qui pointe dans cette formule, James Sacré, avec la lucidité qui le caractérise, affirme au contraire, au plus près de la pratique qui est sienne, qu’il continue, lui, d’aimer ses anciens livres. Car au fond il n’est jamais vraiment « passé à autre chose ». S’il se relit, ce n’est donc pas en vertu d’un complaisant regard d’auteur se retournant sur son passé ; c’est, plus pragmatiquement, parce que ces premiers ensembles de poèmes ont continué et continuent de vivre et de s’écrire dans ses livres ultérieurs.
   La raison fondamentale en est que la poésie, pour un auteur comme lui, est énergeia plutôt qu’ergon, mouvement vital, organique, plutôt que produit final s’offrant sous forme de livres apparemment achevés. Elle est work in progress, sempiternelle entreprise de reprise : « Je ne fais toujours que reprendre mon geste : écrire un livre de poèmes. »
   « Geste », voilà le mot. Car la poésie pour Sacré n’est pas séparable de l’existence (« écrire, c’est aussi faire des gestes de vivant »). Elle participe d’une forme de vie. Est pour l’auteur l’ingrédient et le gradient majeur, jusqu’en son insignifiance, d’une forme de vie. Peut-être même devrait l’être pour l’homme en général (j’appelle ça pour ma part « poéthique »).
   Le corrélat de ce geste d’écrire (l’ergon de cette énergeia), James Sacré lui a trouvé un nom, celui d’ancrit (tel est le sous-titre du livre, Ancrits divers). Cela pourrait sembler un mot-valise, mais c’est d’abord un vocable que l’auteur a relevé dans un glossaire du patois poitevin datant de 1868. Il désigne de façon très sobre et générale un « écrit imprimé ».
   Bonne pioche, comme pouvait l’être pour Ponge le mot « proême ». Car s’il s’agit bien pour chacun de trouver la bonne hauteur d’énonciation (et en la matière il n’y a pas de norme, c’est à chaque écrivant de régler sa longueur d’onde), la nommer ne peut qu’aider le poète à ancrer sa parole, à l’habiter vraiment.
   Très général, le mot « ancrit » a d’abord le mérite de désigner une « hyperforme » qui vaut pour tous les types d’écritures auxquelles Sacré a recours, vers ou verset aussi bien que proses diverses et formes hybrides. Mais le terme a aussi l’avantage, en sa généralité (tout écrit imprimé), de mettre l’accent sur la dimension anthropologique où s’enracine la poésie de l’auteur. Car là où Ponge prenait, contre l’humanisme mou, le seul parti des choses, Sacré lui, autant qu’aux objets dont les hommes ont (ou non) l’usage, s’attache à ces humains eux-mêmes, en toutes les dimensions de leur existence, des plus essentielles aux plus triviales. Il sera donc question aussi bien de bocaux, de graminées ou de papiers peints que des sentiments du cœur ou du temps qui s’en va.
   Mais toujours la diction des êtres et des choses se fera « compte tenu des mots ». Car jamais n’est oubliée la leçon pongienne voulant qu’au langage il n’y a pas lieu de faire indûment confiance. En ce sens, un ancrit est toujours aussi un « mécrit » (le mot de Denis Roche est sciemment repris dans le préambule) – ou encore une « moquerie » du langage lui-même déjouant l’intention du poète (on songe cette fois à cette « espièglerie » des mots dont parle Novalis).
   Constante réflexivité donc du poème chez James Sacré. Mais toujours aussi, dans le même moment, fraîcheur et « naïveté » ; sens aigu du surgissement, de la palpitation, de l’étonnement, du tremblement de vivre, s’incarnant dans des gestes de langue toujours eux-mêmes entés, en leur tâtonnement, leur torsion syntaxique, sur l’incertaine expérience d’exister, son côté à jamais non finito.
   Par exemple :

   « À un moment un drap se trouvait tendu
   Dans toute la longueur de la chambre, tire bien
   Que disait la mère, l’espèce de raideur du linge
   Claquait. Le petit garçon mesurait quoi entre
   Ses bras encombrés et la parole moqueuse de sa mère ?
   De la rudesse bousculait la matinée tendre
   Ça finissait avec l’ordre des draps pliés (étagère d’en haut dans l’armoire).
   Lui restait dans l’espace de la chambre après. On voyait un pré par la fenêtre. »
Retour à la liste des Parutions de sitaudis