Comment dépeindre, Aurélie Foglia par Jean-Claude Pinson

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25 nov.
2020

Comment dépeindre, Aurélie Foglia par Jean-Claude Pinson

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Comment dépeindre, Aurélie Foglia

 

« Poème dramatique », tel pourrait être, en guise de sous-titre, l’indication générique du dernier livre d’Aurélie Foglia. C’est dans une autre direction pourtant, bucolique sinon idyllique, que la table des matières semble orienter le lecteur. On y repère en effet une scansion en quatre saisons qui ne peut pas ne pas faire écho à Vivaldi, d’autant que la thématique des arbres, comme dans Grand-Monde, le livre précédent de l’auteure, y est tout à fait centrale. Drame pourtant il y a bien, l’inverno de la dernière saison virant à l’inferno. L’ultime partie du livre, la plus longue, s’attarde en effet sur un événement, précisément hivernal, qui prend l’allure d’un féminicide. Nous l’indique explicitement la note qui figure juste après cette table des matières. On y peut lire ceci : « La totalité de mon œuvre de peintre, soit plus de cent-cinquante toiles, a été détruite dans la nuit du 2 au 3 décembre 2018 par l’homme avec qui je vivais. » Et quelques lignes plus loin, pour désigner la violence, la forme perverse de « féminicide » qu’elle a eu à subir, c’est le mot d’« articide » qu’invente Aurélie Foglia.

 

Quatre saisons donc, mais surtout une pliure, une cassure, divisant en deux le livre (et avec lui une existence). D’une part un versant solaire, un adret (« il a fait beau beaucoup/au pays de peindre »), où se dit la « jouissance », la joie (ou plutôt, notable oxymore, une « angoisse de joie ») de « macérer » dans le monde muet des arbres, de flatter leur écorce, d’épouser leurs troncs. D’autre part un versant ombreux, un ubac, celui qui voit, à la tonalité de l’hymne euphorique, succéder celle assombrie du thrène et le livre se faire « livre en deuil », en même temps que cri de colère contre « l’ivresse/massacrante de l’homme mâle », sa « guerre totale pour détruire/ une femme ».

Nul discours cependant (« peindre et poémer » = « écrire par petites touches ») ; nulle propension à épiloguer, mais des notations brèves, un cadrage serré, un montage sans raccord ni cheville ; le tranchant d’un vers court (deux ou trois mots souvent, guère plus) dont la coupe abrupte permet de tenir à distance toute tentation d’enjoliver et d’idéaliser. Et même, dans la dernière « Saison », pour rapporter l’événement (le « carnage » des tableaux « lacérés »), le poème n’hésite pas à emprunter le chemin de la narration prosaïque, sans craindre le réalisme qu’il implique, jusqu’à  se faire loquèle : « pour avoir un atelier il faut/ trop d’argent loger/ son corps reste/ un défi en région parisienne ». Mais la forme demeure celle, fragmentée, du poème (celle de ses trois « Saisons » précédentes), et la narration, présentée sous forme de lambeaux, peut ainsi dire au plus près la déchirure, le désastre, qui voit les tableaux réduits à l’état de loques ; de cadavres qu’il ne reste plus qu’à « tracter sur le trottoir/ sous la pluie de nuit /aux encombrants ».

La grande force du livre, c’est de parvenir, sans jamais élever la voix, à dessiner en creux tout un paysage de pensée. À la manière très sobre, presque laconique, qui est la sienne, Aurélie Foglia, s’emploie à faire que de la pensée, une pensée toujours sensible, puisse exsuder de la moindre parcelle du poème, de sa peau dénudée. Comme à travers une feuille ou un feuillage, sans pathos ni manichéisme, on y peut voir ainsi transparaître en filigrane le grand combat d’aujourd’hui. Celui qui voit s’affronter, d’un côté la fureur prédatrice d’un productivisme destructeur de la nature (son hybris de déforestation à tout va en particulier), et de l’autre l’émergence d’une tout autre conception de notre rapport à la Terre. Sans jamais insister ni théoriser, un lien pourtant très fort se voit ainsi tissé entre féminicide, « articide » et écocide. Tous les trois en effet procèdent d’un même paradigme « macho », comme fortement ces vers le disent : « mon jardin à l’intérieur/ est plus nu qu’une dalle/en béton tant l’homme/gris m’a déforestée ».

À ce paradigme ancestral (la force virile, la violence prédatrice, le gun), aujourd’hui plus que jamais s’oppose, porteur de tout autres valeurs, un « devenir-femme » (pour parler comme Deleuze et Guattari) synonyme de déconstruction des hiérarchies et dominations anciennes. Dans le domaine de l’art, rompant avec la vision « viriliste » et « héroïque » dont nous portons le riche et lourd héritage, ce paradigme alternatif conduit à « décoloniser » les rapports de la sensibilité et de la raison, à arracher la première à son état de minorité, de soumission à la tutelle de la seconde : on découvre qu’elle peut penser par elle-même, que la main aussi pense et pas seulement le cerveau. L’auteure le dit très bien : non pas ego cogito (« je pense »), mais « je doigts ».

Longtemps a prévalu, pour la peinture, la théorie qui la voulait avant tout, selon la formule de Léonard, cosa mentale. C’est un tout autre art pictural qui s’expose dans les trois premières « Saisons » du livre d’Aurélie Foglia : la main importe plus que l’intellect (« j’aime me laisser mener par ma main… »). Et ce qui vaut pour la peinture vaut pour la poésie : le corps et la sensibilité, l’affect et le percept doivent prévaloir aussi dans l’ordre de l’écriture. « Dépeindre » dans un cas et  « désécrire » dans l’autre. Deux verbes qu’il faut entendre en accentuant le préfixe : dé- comme déf-aire, dé-nouer, dé-construire.

Pour y parvenir, l’auteure, l’artiste, peindra donc à mains nues, avec ses doigts, « à l’aveugle » (« j’aime me laisser mener par ma main… »). Et tant pis si « manger peindre/ avec les doigts/ sont des gestes /mal vus ». Un tel geste esthétique cependant n’a rien de gratuitement provocateur ; rien d’une posture exhibant une trop facile subversion. Car l’enjeu est rien de moins que le réel lui-même : il s’agit de le rejoindre au plus près et au plus juste (« m’atteler au réel est ma tâche »), là où l’ordinaire logique mimétique, trop tributaire des formes et catégories de la représentation, trop asservie à l’ordre du langage, ne peut que manquer ce monde muet dont participent exemplairement les arbres (« ce qu’il y a de bon/dans les arbres/c’est qu’ils ne se répandent pas/en palabres »).

Radicale, l’entreprise a ainsi une dimension ontologique : elle vise, note un poème, à « rejoindre ce que les philosophes appellent monde sensible ». Et ce n’est sans doute pas un hasard si le mot « chair », essentiel comme on sait au lexique de Merleau-Ponty, apparaît au détour d’un vers : « maintenant je vois chair ». Être au monde, y voir clair dans le touffu maquis du réel, c’est en assumer l’opacité sensible, et non céder tous les pouvoirs aux lumières supposées absolues de la rationalité logique.

Cette ontologie du sensible qui traverse tout le livre est indissociable d’une « éthique » – au sens d’une façon d’être au monde, d’une manière de l’habiter selon tel ou tel ethos, selon que telles valeurs plutôt que telles autres sont mises en pratique. Le paradigme « macho », parce qu’il ne conçoit le rapport à l’autre que comme domination, voit dans la main avant tout un instrument de prédation. Un poème le dit très bien dans la « Saison IV », celle où l’auteure rapporte le « massacre » dont ses tableaux ont été les victimes : « rêve trop court/d’une main qui ne coupe pas n’exploite/n’attaque ni ne s’empare//ironie la main/prédatrice si vite revenue//l’homme s’est abattu pour rati/boiser suivant sa manie ».

Mais la main peut être aussi caresse, à l’instar du geste consistant, dans l’acte de peindre, à effleurer, palper. Et c’est alors un tout autre modèle qui apparaît dans la relation à l’altérité, celui que Barthes, analysant l’ambivalence du rapport amoureux, a défini comme étreinte maternelle, enlacement enfantin, distinguant ce dernier de la prédation inhérente à l’acte copulatoire. Dans la dernière partie du livre, c’est bien une semblable forme d’amour, de l’ordre de la philia (de la compassion), qui trouve à s’incarner à travers la figure suggérée d’une mater dolorosa dispensant, à rebours de « l’œuvre de la violence », son amour à tous ses enfants, quel que soit le sens, propre autant que figuré, que l’on donne au mot. Enfants humains (« pauvres enfants emportés/ en bas-âge… »), tableaux (« mes enfants du bout des doigts »), arbres maltraités (« arbre à qui on a arraché ses bourgeons »), tous sont inclus dans un même cycle du vivant où prévalent (devraient prévaloir) l’attention et l’affection maternelles. Se penchant sur ses toiles lacérées (« »), celle qui dit « je » dans le poème en vient ainsi à s’identifier à « l’animal à qui on a tué ses petits » et qui en flaire les cadavres.

« Poésie et expérience » : dans les décennies qui viennent de s’écouler, on a souvent voulu entendre cette formule dans un seul sens, privilégiant l’expérience du poème lui-même comme acte et œuvre de langage. « Désécrire », dans cette optique, c’était, à l’instar du geste de « dépeindre », rendre possible « l’éclosion cardiaque de la couleur ». Le grand mérite de ce dernier livre d’Aurélie Foglia est de parvenir, magnifiquement, sans rien céder quant à l’exigence d’un vers à la fois dense et fluide, à faire valoir haut et fort qu’il y va aussi d’une poésie de l’expérience, autrement dit de la capacité du poème à se faire l’écho d’un vécu – en l’occurrence un vécu où résonnent douloureusement quelques-unes des questions les plus cruciales de notre époque.

 

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