"vous m'avez fait chercher", Dominique Fourcade, Hadrien France-Lanord, Sophie Pailloux-Riggi par Jean-Claude Pinson

Les Parutions

04 nov.
2021

"vous m'avez fait chercher", Dominique Fourcade, Hadrien France-Lanord, Sophie Pailloux-Riggi par Jean-Claude Pinson

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Cadrage-débordement

 

 

         Sans pareille, la poésie de Dominique Fourcade l’est assurément. Et non moins sans pareil, au sein de l’œuvre, ce nouveau livre conçu à six mains (ce qui déjà est pour le moins inhabituel).

         Difficile partant de définir en quelques mots, tant il est hors norme, inclassable, ce vous m’avez fait chercher. L’objet dont il se rapproche le plus serait sans doute le catalogue d’exposition. Car vous m’avez fait chercher est d’abord un superbe livre d’images (sans luxe inutile toutefois) qu’on aura plaisir à parcourir comme on le fait d’un livre d’art. Mais si catalogue il y a, c’est seulement sur le mode du « comme si », car l’exposition dont il serait l’écho n’a pas réellement eu lieu. Virtuelle, elle ne s’actualise qu’à travers un livre qui pourra apparaître comme une grande rétrospective de l’œuvre du poète. – De cette rétrospective, il est lui-même le curateur (puisque c’est ainsi qu’on nomme aujourd’hui le commissaire d’exposition). Manière pour Fourcade de rappeler combien aura été pour lui fondatrice cette activité, comme il le souligne, évoquant notamment la grande exposition Henri Matisse 1904-1917 qu’il co-réalisa en 1993, au Musée national d’Art moderne. Et dans la tâche d’organiser cette rétrospective, l’auteur-curateur s’est adjoint deux assistants – deux coadjuteurs, aimerait-on dire, si ce terme n’était pas si propice à l’assimilation de l’art à une forme de religion propre à la modernité. Hadrien France-Lanord et Sophie Pailloux-Riggi ont donc aidé l’auteur à choisir les images et les textes, chacun apportant son regard, comme en témoignent, à la fin du volume, les deux index distincts proposés par l’une et par l’autre.

         « n’est qu’un /autoportrait/ on s’y est mis à trois », dit laconiquement la quatrième de couverture. Un autoportrait, non une autobiographie. Mais un autoportrait à la troisième personne et partant indirect, ne se donnant que diffracté par toutes les œuvres d’art, documents iconiques ou graphiques, que le livre expose.

          Toutefois, si, prima facievous m’avez fait chercher s’apparente plus à un catalogue d’exposition qu’à un livre de poésie stricto sensu, c’est bien le furet poétique qui court à travers ses pages et l’irrigue de part en part. Son cœur battant est même un long poème, un magnifique prosimètre, intitulé « cantate pour François et pour Gérard ».

         La singularité de l’œuvre de Fourcade, dans le paysage contemporain, tient selon moi à un décalage, ou, mieux, un « cadrage-débordement », comme on dit au rugby, qui permet à sa trajectoire de s’échapper du côté de ce qu’il nomme le « grand réel ». Initialement marqué par la pensée de Heidegger (sans méconnaître le « fourvoiement » gravissime du penseur, le poète écrit qu’il le lit comme « le plus grand philosophe de son temps »),  Fourcade aurait pu, comme ce fut le cas d’autres poètes de sa génération (ou de celle qui le précède immédiatement), se réfugier dans la « vie profonde ». Cette dernière formule est employée par Sartre à propos de Merleau-Ponty quand celui-ci,  après qu’il eut rompu avec Les Temps modernes et renoncé à l’action politique, se tourna du côté d’une recherche vouée à l’ontologie fondamentale. Dans ce contexte, Fourcade eût pu, en quête de quelque simplicité originaire ou présence indéfaite, s’en tenir à une poésie « pastorale » (comme celle qu’on trouve par exemple, pour le meilleur, chez un Philippe Jaccottet). Il eût pu également, dans une toute autre direction, s’en tenir à une démarche « textualiste ». Au lieu de quoi, s’éprouvant pleinement comme un « obligé du monde » (la formule est de Hannah Arendt), il s’est employé à « épouser » son siècle («  le siècle, le XXè, mon siècle quoi, celui que, n’ayant d’autre choix,  j’ai tenté d’épouser de mon mieux »). Il s’est fait, en somme, poète « politique », en un sens qui a peu à voir avec l’idée sartrienne d’engagement, mais un peu plus avec celle, qu’on trouve chez Pasolini, de poésie civile. La singularité étant ici que l’époque, pour Fourcade, trouve à se cristalliser, non dans l’action, mais d’abord dans l’ordre de l’art quand celui-ci sait d’une époque recueillir et condenser la matière la plus accidentée, la plus triviale et la plus tragique, la plus contingente et la plus essentielle en même temps. Pour ce faire, il lui aura fallu tordre le cou au poème et devenir, à l’instar des romanciers (mais à sa manière propre de poète), un « reporter profond » de son époque. S’il emploie cette dernière expression (l’appliquant d’abord aux romanciers qui sont « les plus grands poètes de leur temps »), ce n’est évidemment pas sans y faire entendre, fruit d’un audacieux cadrage-débordement, un écart au regard de la condamnation mallarméenne de « l’universel reportage ». Surgit alors, inévitablement, la sempiternelle question de la guerre – de la guerre et de la paix – entre poème et roman. S’ensuit, dans le prosimètre que j’ai dit, une belle méditation sur leurs rapports et, autre contre-pied, un éloge de la prose romanesque qui « a pris la responsabilité de l’époque par le truchement des romanciers, le personnel était là et la prose a assumé avec une immense bravoure, s’est inventée au diapason le plus complexe du plus dur de l’insensément dur du temps ». Proust et Kafka sont nommés, Musil et Chalamov également, une place de choix étant réservée à Pasternak, parce qu’il a su aller de la poésie au roman : « seul l’un d’entre nous, Pasternak, a eu de l’imagination, et celle-ci a produit Jivago, beauté épocale, ampleur de vérité qui nous ont rendu libres en même temps qu’ils ont désigné le roman comme cible à ses persécuteurs ».

         Au-delà des considérations de forme essayistique que le livre contient et que je viens d’évoquer, il faudrait pouvoir, pour mieux lui rendre justice, tâcher de cerner ce qui fait le carmen singulier de cette poésie, de sa « musique inchantée », de sa puissance d’envoûtement pour le lecteur (du moins pour le lecteur que je suis). Il me semble qu’il tient pour une large part à un art des enchaînements les plus inattendus (les plus « toutarrivesques »), par lesquels l’imagination de l’auteur ose ces « enjambées vastes comme des synthèses » où Baudelaire voyait l’essence de la vis poetica. Shelley ne disait pas autre chose quand il insistait, dans sa Défense de la poésie, sur la capacité du poème à « forcer à l’union, sous son joug léger, les réalités les plus irréconciliables ». « Une accolade, une alliance » qui est, ajoutait-il, « le contraire même du concept, quand, mal compris, il isole et sépare. » D’une telle accolade, du nouage qu’elle opère de fulgurances « enfantines » (« L'enfance, elle, ne fait jamais d'erreur », disait Tsvétaïeva) et de méditations s'en allant au plus loin des clichés, témoigne, parmi bien d’autres, la séquence suivante :

 

« dans un long canoë silencieux
j'ai mis les deux syllabes du nom de Kafka pour servir d'appelant
          aux mésanges
et aussi tout ce que je savais de l'absence de destin (le

         Sorstalansàg du livre de Kertész) qui est le propre du temps
        que j'avais à vivre
j'ai ajouté des groseilles pour me sustenter
et mes pagaies
j'ai parcouru les rivières de ce continent en tous sens et quand
il le fallait j'en ai inventées, cherchant à comprendre les par-
cours de ce siècle et le sens de ce temps et découvrant avec
épouvante son horreur et son étendue jusqu'à aujourd'hui
je n'ai prévenu personne de mon départ et plus d'une fois j'ai
fait demi-tour, des demi-tours dont j'ai encore moins parlé et
qui sont parmi ce qu'il y a eu de plus lourd à porter de ma vie
»  

 

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