Sans adresse de Pierre Vinclair par Jean-Claude Pinson

Les Parutions

29 déc.
2018

Sans adresse de Pierre Vinclair par Jean-Claude Pinson

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Que le poème soit le feu

 

 

 

 

 

« Vous ne lisez jamais de poésie ? Vous avez tort : parfois il y a un miracle ». Ainsi Michel Polac commençait-il une note rendant compte d’un recueil, en 1997, dans Charlie-Hebdo.

Cette tranchante interpellation, on pourrait aujourd’hui la reprendre, à peine modifiée, en l’adressant aux auteurs eux-mêmes : « Vous non plus (vous qui pourtant en écrivez, en “performez“), vous ne lisez plus guère de poésie ? Vous avez tort, etc. … ».

Ou encore, parodiant cette fois Nathalie Quintane s’adressant à elle-même : « Pourquoi, camarade mézigue (supposément poète), lis-tu de moins en moins de poésie contemporaine ? » Et, ajoutant que ce « tu » ne vaut pas pour le seul J.-C. P., mais qu’il a valeur générique, mézigue pourrait conclure qu’« on » n’a peut-être pas tout à fait tort de se détourner de la poésie contemporaine et de lui préférer, à l’instar de Nathalie Quintane, des lectures plus exogames (des essais, des livres d’Histoire, des biographies…).

Sauf qu’il y a de temps en temps des « miracles » – des livres de poésie qui méritent qu’on s’arrache à sa léthargie de lecteur fatigué ; et qui le méritent parce que ces livres-exceptions se sont eux-mêmes arrachés à la doxa poétique, aux diverses doxas poétiques en vigueur.

 

Voilà bientôt trente ans, dans un essai de 1991 repris dans un volume, Brefs, paru en 2016, Pierre Alferi livrait un « portrait-robot » de la poésie contemporaine. Il situait du côté d’un certain « modernisme » « une sorte de mainstream », y voyant le risque d’une doxa d’époque grosse d’un académisme d’un nouveau genre. De ce modernisme, il dressait la liste de quelques traits marquants devenus des poncifs, des postures obligées : un parti-pris de « l’indéterminé » et de « l’impersonnel » (cet « unique attribut d’un deus absconditus des poètes ») ; un penchant affirmé pour le « complexe » et l’« obscur » ; le recours constant à « la mise en abyme » et au « théorisme » (« la poésie parle beaucoup d’elle-même ») ; enfin, un goût marqué pour le vers (signe le plus évident, « au moins visuellement », de la poésie), lié à un « fétichisme de la discontinuité ».

Depuis 1991, le paysage a évidemment bougé. Le constat de Pierre Alferi me paraît toutefois n’avoir rien perdu de sa pertinence, s’il s’agit de considérer la poésie telle qu’elle continue couramment de s’écrire et de se publier. Non sans un effet d’usure supplémentaire, un glissement toujours plus accentué vers « la maison de retraite des Belles-Lettres » (comme disait Char à propos des Surréalistes).

Pour remédier au risque de cet académisme d’un nouveau genre, Alferi proposait, en 1991, de « brouiller les pistes ». Il affirmait, contre tous les fétichismes en question, la nécessité d’une « prosodie dynamique, beaucoup plus souple » ; celle d’une « lisibilité de prime abord » (qui ne soit pas cependant la négation de l’expérimentation) ; celle encore d’une « recontextualisation » du poème, à rebours de son «  autosuffisance illusoire », qui conduise à une poésie « qui gicle, qui fuie, échappant à ses signes de reconnaissance, même si ces signes demeurent ». À ce programme, qui implique à mes yeux une rupture avec un régime « ultrasentimental » (au sens de Schiller, c’est-à-dire ultraréflexif) de la poésie et la possibilité d’une « naïveté » nouvelle, j’acquiesce volontiers. Il me semble d’ailleurs avoir été mis en œuvre, implicitement, par quelques-uns des poètes à mes yeux les plus convaincants apparus depuis 1991 (Stéphane Bouquet par exemple).

 

Pierre Vinclair s’inscrit à sa manière dans cette logique d’un brouillage des pistes. Les 77 sonnets de Sans adresse sont en effet comme le récit d’une conversion poétique par laquelle l’auteur décide d’en finir avec ce qu’il appelle les « postures » littéraires : « je ne veux plus dépenser mon – à imiter//les fétiches, statues de commandeur posant / dans l’inimitable – énergie […] » (« mon – […] – énergie » (on pourra voir à bon droit dans la brisure ici de la syntaxe un bon indice et un exemple de cette « prosodie dynamique » appelée de ses vœux par Alferi).

Questionnement sur les formes et les genres (sur les mérites du vers notamment), tout le livre est aussi une interrogation existentielle sur le bienfondé de la littérature : à quoi bon passer « tant de temps / du côté du néant, à cultiver l’échec » ? Sans doute parce que c’est une façon de se fabriquer, à froid, quand on sait qu’un jour « la guerre éclatera », une « arme contre l’horreur ».

De l’art, Paul Celan invitait à « se dégager » au profit d’une « contre-parole ». Et l’auteur du Méridien d’insister, en lecteur fervent de Martin Buber, sur l’importance de l’adresse (« le poème est tendu vers un autre »). C’est bien ce même parti que choisit dans ces sonnets Pierre Vinclair : « Écrivant à l’aimée, au parent, on ne fait / pas de “l’art“, mais un don – son regard. » Chaque sonnet est donc concrètement adressé à un interlocuteur du poète, par exemple à ses deux filles, même si dans leur cas elles ne pourront les lire que bien plus tard (« dans vingt ans, / trente ans, qui serez-vous, qui lirez ce poème ? »). Et, loin d’être une posture, le dialogisme s’incarne dans la structure même du livre, l’auteur cédant la place, pour l’écriture de tel ou tel sonnet, à divers interlocuteurs (Laurent Albarracin ou Ivar Ch’Vavar).

Le titre du livre (Sans adresse) pourrait paraître démentir ce parti pris. Mais en réalité il ne fait que décrire la situation momentanée de l’auteur, sur le point de quitter Shanghai pour rejoindre Singapour où il n’a pas encore d’adresse.

 

« Anecdotique, je le suis », écrivait Georges Perros dans ce livre singulier, Une vie ordinaire, où il raconte en octosyllabes divers aléas de sa vie en ce qu’elle a de plus prosaïque. Anecdotique, Sans adresse ne l’est pas moins, au mépris de ces « bonnes manières » requises, supposément, d’une « “œuvre“ censée valoir en soi et flotter dans le ciel des formes ».  C’est de sa vie au jour le jour la plus prosaïque que nous parle en effet Pierre Vinclair, du réveil de ses filles (« J’entends/ les premiers mouvements de vos corps minuscules/au fond des draps froissés. Six heures trente-sept ») à la lecture qu’il fait le soir d’une biographie de Nicolas de Staël et aux pensées relatives à l’art de la poésie qu’elle lui inspire (« Et le poète à quoi voue-t-il son pauvre culte ? »).

 

Invitant à rompre avec la posture et le ton hiératiques auxquels souvent conduit la voix voulue « impersonnelle » du poème, insistant sur l’importance de la mise en situation narrative de cette voix, Pierre Alferi citait à titre de modèle ce prosimètre qu’est la Vita Nova de Dante.

Livre hybride, Sans adresse est aussi un prosimètre, les 77 sonnets étant suivis de « Notes » qui éclairent en prose les circonstances évoquées par les poèmes (l’une d’entre elles, la note 55 contient en outre un long échange épistolaire avec Laurent Albarracin à propos du sonnet). Ces notes ne permettent pas seulement de mieux contextualiser, à usage du lecteur, le hic et nunc de sonnets eux-mêmes déjà très circonstanciés. Déliant le corset de la forme sonnet, elles en sont comme l’excipient où se libère plus au large le « ça a été » des instants vécus, celui dont parle Barthes à propos de la photographie. Apposant l’estampille « vécu » sur les poèmes, loin d’en diluer l’impact, elles en certifient la véridicité.

 

Les catégories schillériennes du « naïf » et du « sentimental » (du réflexif) ainsi que leur dialectique me semblent parfaitement appropriées pour prendre la vraie mesure de ce livre, éclairer pourquoi c’est un livre d’une grande fraîcheur en même temps que d’une grande densité de pensée. À condition de préciser que la« naïveté », loin de renvoyer à quelque chose comme un hypothétique état de nature poétique, désigne bien plutôt un point d’aboutissement, une conquête. À l’âge moderne, comme l’a bien vu Schiller, elle n’est possible que sous la loi de l’entendement qui sans fin analyse ; ne peut échapper au regard réflexif de l’auteur, du « talent qui s’observe lui-même » (selon la formule de Madame de Staël).

Philosophe, auteur de plusieurs essais sur la poésie (d’une étude par exemple, Terre inculte, consacrée à T. S. Eliot, dont il a retraduit The Waste Land), Pierre Vinclair est tout sauf un poète « naïf ». C’est bien pourtant quelque chose comme une nouvelle « naïveté » que recherchent les sonnets de Sans adresse. En témoigne emblématiquement le numéro 49, où l’auteur assemble des énoncés prélevés dans une lettre à lui adressée par Ivar Ch’Vavar, pour en faire un sonnet. « Naïf » ce poème l’est en ce qu’il « se contente » de mettre bout à bout des notations élémentaires relatives au printemps qui arrive (« “[Les jardins […] magnifiques, […] cytises, […] merveilles !/ Hier soir, […] hérisson. L’avant-veille, le chat […] /me signalait deux écureuils dans le sapin.“ »). Rien d’immédiat ici, malgré les apparences. Car si impression de fraîcheur, de spontanéité, de « naturel », il y a pour le lecteur (en même temps qu’il y peut trouver cette « lisibilité de prime abord » invoquée par Pierre Alferi), cet effet est bien à mettre au compte d’un art qui est à la fois celui du cut’up et celui de la parataxe assemblant les fragments.

« Sentimental » (réflexif), le poème l’est aussi. Il l’est notamment par la manière dont les deux tercets posent, sans avoir l’air d’y toucher, la question du « sentir ». À Ch’Vavar qui lui demande dans sa lettre s’il sent bien le printemps (« […] Je vois de plus en plus souvent les tourterelles/turques et les ramiers.[…] J’espère que tu sens/bien le printemps […] aussi […], m’écris-tu, cher Ivar ; »), Pierre Vinclair répond (dernier vers du sonnet) : « c’est à travers tes mots que je le sens. (Merci.) ». Si sentir sans médiation définit bien la position « naïve », sentir à travers les mots est le propre du registre « sentimental ».

Les deux registres du « naïf » et du « sentimental » constamment s’entrelacent dans les sonnets de Sans adresse. C’est toutefois la loi du second, la loi de la réflexion (de l’entendement) qui l’emporte. De cette condition moderne de la poésie (de son nouage avec, sinon la philosophie, du moins la réflexion), il est bien difficile de s’affranchir pour conquérir une fraîcheur nouvelle. C’est pourtant quelque chose de cet ordre que recherche toute poésie digne de ce nom. Ce que Pierre Vinclair nomme pour sa part « un nouveau premier degré », qui pourrait être conquis pour le sonnet par-delà la posture ironique et le poids d’histoire et de conventions qui encombrent le genre.

Et l’auteur aimerait, réciproquement, que la réception du poème adressé (ici à un ami prénommé « Jérôme ») puisse être elle aussi davantage immédiate plutôt que tributaire d’un lourd appareil herméneutique : « Ne réfléchis pas trop, toi non plus : tu n’as qu’à/recevoir ce sonnet comme un lambeau de peau/arraché à mon doigt (en plus propre) – et c’est tout. »

 

Si la réflexion est constante dans tous les sonnets, elle vient au premier plan dans les quinze derniers (du numéro 62 au numéro 77), quand l’auteur dialogue, par sonnets interposés, avec Laurent Albarracin à propos d’un éventuel pouvoir ontologique qu’aurait (ou non) la poésie. Tandis que Laurent Albarracin soutient qu’il est possible, par les « fêtes du langage », de déjouer l’arbitraire du signe, Pierre Vinclair pense lui que « les noces  de l’être et du nom – n’auront pas lieu » (ou encore : « Le poème, comme un aviron/ ne pêche rien, il surfe. »).

Je me garderai bien, pour ma part, de trancher l’antique querelle platonicienne (entre Cratyle et Hermogène), tant cette opposition me semble constitutive, en sa tension irréductible, de la singularité de la langue poétique, constamment naviguant entre dire (dénoter, décrire, raconter…) et « musiquer » (faire écho à un en-deçà « musaïque » de la langue). Je retiendrai plutôt la confiance dans le poème et le vers, lucide et sans mélancolie cependant, dont témoignent et les sonnets et la pensée que déploie l’auteur à leur sujet. Elle repose, cette confiance, sur une défense d’un droit pour le poème à une part d’illisibilité imprescriptible : « Que cherche à faire [le poème], demande Vinclair, puisqu’il déploie tant d’effort à ne pas pouvoir être lu ? ». Evoquant un essai intitulé Prise de vers dont il vient d’envoyer le manuscrit à quelques amis, l’auteur ajoute : « j’en arrivais à l’idée que la rhétorique de l’illisible servait une politique de la singularité visant à faire du poème un partage (au sens eucharistique) du corps de la langue ».

Et ce partage de ce qui est pourtant singulier est affaire de prosodie. Il n’est possible qu’à la condition que le vers invente une musique, un chant (sinon, « (la poésie hélas n’enivre/que l’original qui s’y livre) »). Car « le vers cherche l’acte du feu, et non  à dire ; ». « Acte du feu », car la littérature (la poésie) n’est pas la quête nostalgique d’un feu qu’on aurait perdu (c’est la thèse d’Agamben) ; elle cherche à être ce feu lui-même.  Acte qu’on peut comprendre comme celui d’un chant qui enflamme l’âme du lecteur. D’où que s’il y a quelque chose comme un « devoir » du poète, il n’est pas de dévoiler quelque vérité d’ordre ontologique (selon la doxa heideggerienne faisant du poète un « berger de l’Etre »), mais plutôt de produire de la beauté. « Car notre oreille/ne cherche pas la vérité mais la merveille./ Et trouve chez de Staël une formule ad hoc :/ “On ne peint pas ce que l’on voit, on peint le choc.“ ».

 

Vous ne lisez plus guère de poésie ? Les plaquettes contemporaines vous fatiguent ? – Il y a pourtant des exceptions. Vous auriez bien tort, dirais-je comme Polac naguère, de ne pas lire ce Sans adresse. Cassant le « haut ronron lyrique », les 77 sonnets ici rassemblés font en effet entendre une musique singulière (« Je traverse la ville au milieu des sonates/ de Beethoven. »),dont l’élan, le jaillissement plein de feu, est susceptible de charmer l’oreille du plus exténué lecteur, en même temps que leurs énoncés nourriront sa réflexion.