Beijing Blues de Carole Darricarrère par Christophe Stolowicki

Les Parutions

20 juin
2018

Beijing Blues de Carole Darricarrère par Christophe Stolowicki

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Mes litanies de Carole trahie par les temps, privée de louange.

 

En couverture un géant ballon rouge captif d’un vortex dissipe des paperolles, des origamis, des papillons bleus dans une apesanteur qu’affronte filigranée une échelle d’accords et de corde – contresigné d’un monogramme, d’un nain éléphant.

 

Beijing c’est Pékin, cité permise à vélo, carnet, appareil photo.  

 

En couverture, en rouge et bleu sur fond de trou noir un objet céleste non identifié dans son vortex conteste, contextualise le principe d’identité tandis que volettent les paperolles d’azur, les papillons d’un jour d’une Rhapsody In Blue.

 

Son regard haut et clair de poète proscrite en un exil chronique damne tout un peuple de touristes autour de son échafaudage de porte à faux lumineux.

 

Sobre d’un « plein d’éclipses » et d’éclisses, un tragique à cru épand ses rouges et ses bleus à lames de scie, de si Pékin m’était conté, Beijing décompté.

 

« Séculairement si quiet et si profond / qu’il lisse les rides qui scalpent la fatigue à la truelle », le bleu un baume, son partage de grand midi.

 

Une poésie du corps, lestée du corps accord du bleu et du rouge premiers se décline en vers secs, en versets, à fronts renversés d’une joute baudelairienne où les griffes lentes ont suppléé les armes.

 

Poèmes « exotériques ». « Un dragon passe » où l’ange s’est dérobé.

 

Carole voyage. La mort, l’amor, vieux capitaine, lève l’ancre. Son cœur que je connais est rempli de rayons, reflets, décalques, traînées, glissements, ombres portées d’un réel à deux temps. Elle réinvente la métaphysique dans l’en deçà. Ses photographies se jouent du réel en son ombre portée, inversant le trompe l’œil magrittéen de la caverne de Platon ; les peintures de Magritte pensées pourpensées, les photographies de Carole happées pour pensées ; ce que Magritte sous-cadre comme on surligne, Carole à montages le déporte d’ombre, décalque son intériorité.

 

Une « œuvre au bleu » tourne en pot au noir. En fondu déchaîné, de fondus engrenée.

 

Dans cette poésie centrée pleine page s’élève un jet d’eau à dos de dauphin cosmogonique. Un poème par exception vertical se faufile pyramidal par le « chas d’une épée », trapézoïdal d’une métrique du vivant, retourné sur son appoint de jour.

 

Une Sybille sur son trépied dont la parole héraclitéenne traverse aride les millénaires n’a plus besoin d’Apollon pour porte-voix, le dieu révèle son essence féminine, dionysiaque, d’hermaphrodite fortunée. D’« un mortier de fientes » d’oiseau d’outre ciel elle consolide, canonne, guérit.

 

Une âme à zones, bleu, rouge, noir, au poncif poétisant du bleu invente sa rédemption : « pour peu qu’un feu ronfle à même le texte / et coule le plomb en or. »

 

Aux « couleurs chauffardes du couchant []// La réalité est une carte postale », celle que Nietzsche (Tu devras bientôt prendre congé. Que cette pensée soit pour toi comme un soleil couchant, celui qui couvre d’or la barque du plus pauvre pêcheur) a par avance arrachée au cliché.

 

Ethnologue de charité ? Charité comme grâce, beurre de karité, d’or ni car été dans son plus bel été.

 

« J’étrille les gestes. // Dénonce les perruques de salive qui coiffent les mots de salves de fiel. // Vide les enveloppes du grain virulent des anecdotes. »

 

De double page en double page des rifs . En page de gauche distiques ou tercets, exceptionnellement quatrains, explicites doux – appellent en regard de mordants monostiches butant sur leur point final, celui que point, que poigne de poindre aux commissures du réel.

 

Quand l’« œuvre au bleu » ébroue le noir.

 

Que je anaphorique en vers centrés s’avère comme le pronom de la troisième personne d’un singulier exsangue neutre, comme l’organe universel d’une langue qui se fait la bouche de monter en vrille, en boucle, en souche.

 

Qu’en cahiers alternativement de poèmes durs et d’aimantes photographies le deux temps lyrique d’enchaîner en vers anglais viscéraux quand le français était à bout de souffle – dans Le sermon sous la langue (2003) – s’est resserré, concentré.

 

Le corps tant aimé trempé comme l’acier dans le torrent croupi.

 

Carole Darricarrère ou d’ajours, de reflets, d’épanchement, d’épaulement de couleurs le mordant de la finitude, de l’immanence, tout ce que koan traduit en apories. Elle ne diffuse que de pures huiles essentielles, de thym, de timbre, de santal, d’une sandale de verre, de vair, de pâte d’amandes. Son « mezzo voce » de l’entre-deux lignes. Il suffit de quelques vers d’elle pour que des recueils primés vous tombent des mains.     

 

Intensité de l’abstrait. Enjeu sensible de l’abstraction à vif, en ses couleurs premières. « Le beau est le moyen habile du bon » : pour cette seule phrase, ni maxime ni aphorisme, combien de volumes de philosophes au pilon.

 

« L’écriture est l’ombre portée du monde passée au tamis de l’être » : de pléthore ontologique le substantiel criblé de cris, de ris, de crocs, d’éclats.

 

En concentré doux de profération, celle « écrit[e] à l’oreille interne », nourrie de la substantifique moelle d’os rompus en place de grève lente, une poésie écartelée à trois points cardinaux, le quatrième un quarantième feulant – « le sang tapine à rebours du trousseau de [s]es veines. »

 

Lucide au noir de la rétractation de vivre, « une dame de pique / se taille une robe dans un carré d’asphalte. »

 

Pèlerinage où la dévotion n’a pas cours, d’une voyageuse de longs courriers en des excavations de nuit ; en un envol d’« oiseaux rétifs » hors du charnier post-natal, un Parnasse dans la nasse ; « au raz de la ligne de flottaison » le tsunami arrêt sur image d’un trou noir lumineux.

 

Quand « soudain tous les gris sont roux. »

 

Sororale, de danse alerte, l’altère égale des plus grands, Carole Darricarrère dans la métaphore fore son chemin de crêtes et de caroncules.