Draguer l'évidence de Pascal Poyet par Bruno Fern

Les Parutions

27 nov.
2011

Draguer l'évidence de Pascal Poyet par Bruno Fern

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Pascal Poyet, par ailleurs éditeur1 et traducteur de l’anglais (entre autres, de Rosmarie Waldrop, Peter Gizzi, Miles Champion et David Antin), propose une suite de 45 proses qui, pour la plupart, sont constituées d’une longue et unique phrase dont le positionnement sur la page laisse des marges variables. Des blocs donc mais pas si calmes que ça puisqu’à l’intérieur la langue frétille à travers de multiples anomalies syntaxiques (inversions, éloignements, omissions, etc.) : « ici la phrase est l’univers du changement de positions », créant ainsi un flux indéniable jusqu’au point final. Soit une écriture de grammairien atypique dont les prises successivement lancées sur le papier établissent entre elles des rapports rendus notamment sensibles par les motifs récurrents : l’évidence2, bien sûr, et tout ce qui fait du texte à la fois un plein donné, une foule, et un espace qui, démêlant les nœuds de l’usage ordinaire, sonne creux grâce à l’épreuve qu’est l’acte d’écrire – et, au fond, parvenir à faire sonner la langue n’est-il pas l’essentiel ? Autrement dit, essayer que ces textes « tiennent un discours mettons par leur ensemble mais ensemble il faut l’avouer quelle idée qu’ils ne font qu’en théorie disposés qu’ils sont ».

Au fil(et), le lecteur a l’impression d’être entraîné à la poursuite d’objets, terme qui renverrait aussi bien aux mots qu’à tous ceux qui échappent sans cesse à la drague du sujet éprouvant puisque, dans leur évidence muette, ils s’imposent et se dérobent simultanément, n’offrant rien de garanti – sitôt touchés ou nommés, sitôt se mettant à s’entrechoquer et à rouler hors de portée. Au bout du compte, c’est l’intériorité elle-même qui n’est plus assurée ( « avouant bon qu’à l’épreuve même dedans quoi n’était plus évident »), d’où une écriture aussi attentive que flottante, à l’indécision scrupuleusement calculée. Bref, c’est là une tentative singulière de faire advenir, « pour qu’arrive tiens vaille que vaille quelque chose », avec, de temps à autre, des décrochages à tonalité souvent ironique qui commentent l’entreprise en cours (« Dans la nature ? – pensez-vous, dans un mouchoir tout au plus une parcelle à peine » ou bien « de porter toucher loin en mener, mais ratissant, pas si large tu penses, à pas grand-chose certes mais tiens, jusqu’au moins au secours un peu moins droit tomber sur elles, les choses ») et attestent ainsi d’une lucidité quant à son caractère velléitaire (le mot velléité court tout au long du livre), fondamentalement inachevable3, aux antipodes d’un quelconque absolutisme littéraire. Ce dernier trait est d’ailleurs souligné par la lecture surprenante à laquelle Pascal Poyet se livre sur le CD joint quand, outre les pauses inattendues au regard de ce qui figure sur le papier, il n’hésite pas à procéder à de nombreux rajouts, à des reprises, qui forment autant de variations éclairant différemment les articulations internes à chaque texte4.



1 Il co-dirige avec Goria les éditions contrat maint
2Notion sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, hors et dans la langue – mais dans un autre cadre qu’ici.
3« C’est pourquoi, en ce qui me concerne (nous ne sommes pas tous du même avis), je n’ai jamais éprouvé d’affection particulière pour le concept d’état définitif d’un texte poétique. » (Andrea Zanzotto, revue Po&sie, n° 117-118, 2006).
4Le titre (prises) peut aussi bien évoquer les improvisations en jazz que celles, orales, de David Antin, auteur dont Pascal Poyet est un connaisseur – à ce sujet, lisez ceci :
je n'ai jamais su quelle heure il était de David Antin par Bruno Fern