Grand-Monde d'Aurélie Foglia (2) par Jean-Claude Pinson

Les Parutions

12 juin
2018

Grand-Monde d'Aurélie Foglia (2) par Jean-Claude Pinson

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Grand-Monde d'Aurélie Foglia

et les arbres sont mes dieux…

 

Le temps n’est plus des psaumes et des chants de louange s’élevant, en guise d’offrandes, vers les dieux ou le Dieu. Obsolète, la forme hymnique, note Agamben, s’est muée en élégie, comme en atteste l’œuvre ultime de Hölderlin, recourant à la « brisure prosodique » (et spécialement la parataxe) pour « célébrer », sur le mode de la « lamentation » ,les dieux enfuis. Et Agamben d’ajouter que cet éclatement de la forme hymnique trouve son aboutissement extrême avec Mallarmé. La « célébration des noms » que suppose en dernier ressort tout poème (selon le philosophe italien), se traduit dans le fameux Coup de déspar « l’isolement hymnique des mots » et une « volée de noms déliés et disséminés sur la page » qui indique la voie d’une « harmonie austère » à tout un pan (« littéraliste » plutôt que lyrique) de la modernité poétique. 

L’époque n’est plus à l’hymne, soit. Et pourtant n’avons-nous plus rien à chanter ? En mode « bas voltage », « austère » (dégraissé de tout surpoids métaphorique), n’est-il rien qui puisse aujourd’hui être objet de « célébration » ? Le grand mérite, la grande audace du dernier livre d’Aurélie Foglia, Grand-Monde, est sans doute d’abord d’oser la voie très escarpée de l’hymne. Leurs majestés les arbres y sont en effet célébrés selon une poétique dont la sobriété (« poésie = fleuve au compte-goutte ») n’est pas sans faire penser à la façon dont l’arte povera d’un Giuseppe Pennone chante la phusis(la croissance notamment du végétal) en l’intégrant à sa démarche artistique comme dimension intrinsèque et non pas comme simple motif.

Dominique Fourcade, poète « littéraliste » (« surfaciste ») en même temps que lyrique, écrivait ceci en 1993 (dans la revue Tartine) : « Les platanes ont été mutilés, c’est dans toute la région un immonde massacre et nous semblons les seuls à avoir la nausée […] je ne suis pas athée, je suis croyant, et les arbres sont mes dieux ».

 

Une telle affirmation (à considérer évidemment cum grano salis), Aurélie Foglia, retrouvant son patronyme (« je suis feuille »), aurait parfaitement pu la reprendre à son compte. Car si Grand-Mondeest un livre sans majuscules, un livre qui prend acte du « ciel scié » désormais, les arbres, « vieux brumisateurs du divin //caducs », n’en continuent pas moins d’être « debout » (comme « Ils l’étaient dès le début ») et de « végéter à la verticale », mais toujours « rattachés au réel », comme il sied à de ci-devant dieux terrestres. C’est pourquoi ils méritent une majuscule, celle d’un « Ils » pluriel, le pronom le plus impersonnel devenant ainsi nom propre. L’auteur les baptise aussi « les Longtemps » (autre majuscule), pour mieux signifier qu’ils nous précèdent de très loin et vivent selon une temporalité autre que celle, énervée, qui est propre à une humanité prédatrice de tout ce qui n’est pas elle : eux, « Ils n’ont pas le pouvoir// n’ont jamais prétendu /dominer le monde// seulement// Ils dépassent// Ils nous couvrent ».

On « se demandera // [...] // ce que ça fait d’être/ arbre ». Tout le livre est ainsi une subtile tentative de penser (de penser en poèmes) une condition « arboricole » qui par définition nous échappe. Il ne s’agit pas pour autant d’élaborer une métaphysique ou une ontologie des arbres, mais d’esquisser une phénoménologie de leur être-arbre, de l’approcher du moins, à travers un « Traité d’état physique » (c’est le titre d’une des parties du livre), où le sujet humain s’essaie à s’effacer pour se fondre dans leur « Grand-Monde » : « je ne suis pas très je/ dans mon bain d’arbre », et « si de l’ombre de frêne // était une femme je la serais/je sentirais l’être // je promets ».

Ilsne connaissent pas « l’être-pour-la-mort » propre aux humains, et cependant par notre faute, nous qui déboisons à tout va, « Ils vont s’éteindre ». 

 

Ils nous ont élevés

 

nourrissons de feuilles

 

allions nos corps


somnolents sous

leurs bâches

 

Nous leur devons beaucoup, nous avons fait maintes promenades « à dos de forêt ». Ils devraient, eux qui « solfient l’au-dessus », être nos dieux (ou tout comme) – et pourtant nous les amputons et les mettons à mort. Trop de « hors-lieu » et de béton, trop d’« éternels chantiers » leur sont misère et mort (« en bas de très jeunes hêtres étranglés sont morts / de soif »). Ils ont beau être « fastigiés », de plus en plus ils « fatiguent » et nous quittent :

 

Ils se retirent par vagues

 

mal vus

 

ls se retirent




s se ret  


De partout menacés, les « Longtemps » n’en ont-ils plus pour longtemps ? Est-il ou non « trop tard » ? La question d’un désastre à venir, d’une extinction possible de la planète Terre est évidemment au cœur du livre et cette inquiétude en fait la force. Mais elle en fait d’autant plus la force qu’elle résonne sotto voce, au gré de la langue la plus désaffublée qui soit, l’auteur ayant opté, je l’ai dit, pour le ton hymnique de bas voltage et la brisure prosodique.

« immergée // dans le milieu de vos presque/personnes […]  j’écris à la limite », note Aurélie Foglia. L’idéal serait en effet de pouvoir céder, en même temps que l’initiative aux mots, la parole aux arbres. À défaut, on se tiendra au plus près du motif, de cette écriture des arbres que parfois l’on croit pouvoir déceler dans leurs mouvements, quand le port de leur houppier semble « griffonner des/ par// chemins fugitifs en/ direction du large ». On tentera aussi de se faire l’écho de leur murmure (« un arbre à l’oral est un raclement qui s’éclaircit »), car « Ils disent juste// ce qui est haut loin ».

 

Le poète est-il, comme le veut toute une tradition pastorale (on songe ici à Ronsard), l’Orphée des arbres ? Celui qui pourrait les sauver de l’enfer du béton et de la disparition ? En un « je » où le sujet humain se confond avec l’arbre (qui lui cependant « n’ira jamais jusqu’au je »), Aurélie Foglia note plus déceptivement, en une sorte de prosopopée : « j’ai perdu », « je ne siffle plus des airs ».

Grand-Mondepourtant est un beau démenti à l’idée que la poésie ne pourrait rien (quand bien même elle peut peu, très peu). À défaut d’un « plain-chant » des forêts, à défaut de sa plénitude impossible, c’est malgré tout quelque chose comme un chant qui, « de travers » mais quasi-organiquement, « pousse » en nous depuisles arbres :

 

dessous tête baissée


nous pousse de travers le

vieux chant navré d’être

en terre


Un « vieux chant », car venu de très loin, d’avant l’homme. Les arbres qui désormais s’en vont et qui « datent » sont « chanteurs de mémoire » : ils « retardent en rappelant ». Entendons qu’ils témoignent d’un temps d’avant l’anthropocène. Et si le poète, aujourd’hui clerc insermenté, est encore tenu à quelque chose, c’est bien de tenir la vieille promesse d’habitation poétique de la terre incluse dans le pacte pastoral tacite qui le lie à Gaïa, contre vents et marées et aussi utopique que puisse paraître aujourd’hui une telle habitation (promesse à mes yeux aussi « indéconstructible » que celle, émancipatoire, de Marx, selon le mot de Derrida).

On dit souvent de la poésie qu’elle est « retardataire » au regard des autres arts. La thèse peut éventuellement se défendre au plan des procédures artistiques et de l’histoire de l’art. Mais s’il est bien quelque chose de très actuel et très urgent, c’est aujourd’hui pour le poète de se faire, comme le disait Schiller, le « défenseur » et le « vengeur » de la « Nature » (en vertu de la complicité qui est sienne avec cet « archi-mouvement » dont parle le philosophe Renaud Barbaras). Oui, nous avons besoin de chants « retardataires » semblables à cet hymne brisé que constitue Grand-Monde ; nous avons besoin de leur extrémisme époqual autant qu’esthétique.

 

Si le livre d’Aurélie Foglia est si convaincant, c’est parce qu’il évite tous les écueils de l’emphase auquel l’hymne, fût-il brisé, pourrait inciter. C’est une musique atonale et minimaliste façon Webern que ce Grand-Mondefait entendre, jouant, via des cellules de vers très courts et séparées de beaucoup de silence, de la parataxe et d’une syntaxe du vers où le brusque clinamenopéré par la coupe rend possible le « bouturage » de tel fragment de phrase à partir de tel autre (on pense ici aux embranchements peints par Alexandre Hollan). 

 

Au final, c’est simplement très beau. Ce poème par exemple :




tout à solfier l’au-dessus


obscurément

 

avec des formes arc

haïques de passion entre

lacent leurs racines


ce spasme prend

des siècles

 

oubliant


qu’ils sont obligés

d’en passer 

par les insectes se re

produisent par les oiseaux