Intime de Pierre Alferi par Bérénice Biéli

Les Parutions

06 févr.
2014

Intime de Pierre Alferi par Bérénice Biéli

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    Dans le lieu impossible que trace - selon plusieurs modalités expressives (poème, dessin, cinépoème, musique) - la dernière œuvre de Pierre Alferi, l’intime semble échapper autant au lecteur qu’au(x) destinataire(s) anonyme(s) du texte. De l’intime, nous ne retenons que les signes émis dans et par le dehors ; un dehors urbain, un trajet, une er-rance.

     Les lieux à partir desquels l’intime se dit sont souvent des lieux de transit, impliquant un déplacement dans l’espace, des lieux publics où, précisément, l’intime se retire pour laisser se déployer le dehors. Mais d’emblée l’intime s’adresse à l’autre, à la « chère sédentaire » que des kilomètres séparent du narrateur. Comment saisir l’intime sinon en prenant toute la mesure d’une relation où se joue la dialectique de l’intérieur et de l’extérieur, de l’espace « propre » et des lieux publics ? Le cinépoème « Intime » montre des séquences de trajet en train : le paysage s’abstrait  et se fond dans une ambiance sonore où l’étrangeté rejoint le mode de l’errance : « dans une langue étrangère / délesté de mon ombre / je regarde vers l’est ». Abandon, rendez-vous reportés, destination inconnue ; l’intime est loin d’être « cette moite intimité gastrique » (pour reprendre la terrible expression de Sartre), toute confinée dans un corps égocentré, l’intime est loin et proche ou plutôt il est ce mouvement du lointain et du proche signifiant l’indistinction des lieux et des espaces, l’abolissement des limites du privé et du public. Mouvement par lequel une forme familière se détache et impose sa présence : « figure-toi qu’il y a / même ici des visages familiers / il faut les dégager du sable / les éclairer quand le vernis / a bruni ».

     La composition plurielle d’Intime a une cohérence qui lui est propre. Les procédés expressifs se répondent en répétant parfois les mêmes motifs : des fragments de poèmes écrits qu’on retrouve dans le cinépoème. Intime semble ainsi donner accès, par des voies multiples, au nœud relationnel mis en péril par la séparation, laquelle pourtant est la condition même de l’errance qui dessine les contours de ce lieu impossible qu’est l’intime.  Si l’espace – l’espacement – et l’éloignement des choses fait surgir cet intime, le temps, par conséquent, en est une seconde modalité. Temps du décalage horaire qui sépare le narrateur du destinataire, temps du transport, de la durée et donc de l’errance (comme si le destinataire du poème se substituait réellement à la possible destination du voyage, on en revient à la question répétée : « mais toi ? »). Mais surtout le temps du discours et, plus précisément, de la correspondance amoureuse : « chère intime / enfin proche / recevras-tu à temps / ce mini-message ? ». L’intime semble alors s’inscrire dans cet incessant décalage entre le familier (le destinataire) et l’étrangeté apparente qu’évoquent les inscriptions urbaines du cinépoème « er » ; elles ne s’adressent à personne en particulier et se donnent, dans le grand espace de la ville, à n’importe quel anonyme, comme fragments de poèmes-limites sans auteur et sans lecteur. L’intime apparaît au final comme cet « autre » qui permet de tenir dans le « chaos délié » :

 

 « Seul je perds l’équilibre / je n’ai rien de plus intime / que vous ».